34 minutes. C’est le temps qu’a duré la mise bas, de l’apparition de la queue du petit jusqu’à la fin de l’expulsion. Autour de la mère, dix femelles formaient un cercle serré, certaines sans aucun lien de parenté avec elle. Pour la première fois, des scientifiques ont filmé et analysé dans le moindre détail la naissance d’un cachalot sauvage, révélant un niveau de coopération qu’on pensait réservé aux humains et à quelques primates.
La scène s’est déroulée le 8 juillet 2023, au large de la Dominique, dans les Caraïbes. Elle vient d’être rendue publique dans deux études parues simultanément dans les revues Science et Scientific Reports, signées par l’équipe du projet CETI (Cetacean Translation Initiative). Les résultats bousculent ce que la science savait des mammifères marins.
Vingt ans de patience pour cinq heures de révélations
Le projet CETI suit ce groupe de cachalots depuis plus de vingt ans. Ce jour-là, les chercheurs naviguaient au large de la Dominique pour étudier les clics sonores de ces cétacés quand onze individus ont fait surface ensemble, têtes convergentes, dans un ballet inhabituel. Shane Gero, responsable scientifique du projet et chercheur à l’Université Carleton au Canada, a immédiatement compris que quelque chose se passait. Des drones ont décollé, des hydrophones ont plongé. Pendant plus de cinq heures, l’équipe a enregistré chaque mouvement, chaque son.
La mère, une femelle de 19 ans baptisée Rounder, s’apprêtait à donner naissance à son deuxième petit. À ses côtés, sa propre mère, Lady Oracle, et sa fille aînée, Accra. Trois générations réunies pour un seul événement. Mais le plus frappant, selon les chercheurs, c’est la présence de femelles issues d’une autre lignée familiale, sans lien génétique direct avec Rounder.
Des sages-femmes au fond de l’océan
Les images par drone montrent une chorégraphie précise. Pendant le travail, plusieurs adultes se sont positionnées autour de la mère pour la soutenir physiquement. Dès la naissance du petit, mesurant environ quatre mètres, le comportement du clan a basculé. Des paires de femelles ont coincé le nouveau-né entre leurs corps et l’ont poussé vers la surface avec leur tête, un geste vital : les bébés cachalots coulent naturellement à la naissance, même s’ils deviennent d’excellents nageurs en quelques heures.
L’équipe de David Gruber, fondateur du projet CETI et professeur de biologie à l’Université de la Ville de New York (CUNY), a développé un logiciel d’analyse par vision informatique pour décortiquer chaque séquence. Le résultat : chaque femelle semblait occuper un rôle défini, pas de mouvements aléatoires mais une organisation concertée. « Ces découvertes transforment notre compréhension de la société des cachalots », a déclaré Gruber, cité par AP News. « Ce que nous observons, c’est un soin social profondément coordonné lors de l’un des moments les plus vulnérables de la vie. »
Des clics qui changent quand le bébé arrive
La seconde étude, publiée dans Science, se concentre sur l’acoustique. Les cachalots communiquent par des séquences de clics appelées codas, une sorte d’alphabet sonore que le projet CETI tente de décoder depuis des années. Pendant l’accouchement, les chercheurs ont détecté des modifications nettes dans ces vocalisations : des séquences plus lentes, plus longues, avec des structures rappelant des voyelles.
Ces changements acoustiques coïncidaient avec les moments critiques de la mise bas. Selon les scientifiques, ils pourraient servir à synchroniser les actions du groupe, comme un langage opérationnel adapté à la situation. Mauricio Cantor, écologue comportemental à l’Université d’État de l’Oregon, qui n’a pas participé à l’étude, a qualifié ces résultats de « fenêtre exceptionnelle sur la vie sociale de ces animaux », rapporte Reuters.
Un comportement vieux de 36 millions d’années
Sur les 93 espèces de cétacés connues, seules neuf ont été observées en train de mettre bas en milieu naturel. Les naissances de cachalots filmées se comptent sur les doigts d’une main, toutes anecdotiques ou issues de baleiniers, sur les soixante dernières années. Cette observation est la première à combiner imagerie aérienne haute résolution, enregistrements acoustiques sous-marins et analyse par réseau multiscalaire.
L’assistance à l’accouchement entre individus non apparentés était jusqu’ici documentée uniquement chez les primates. Les chercheurs estiment que ce comportement pourrait remonter à plus de 36 millions d’années, période à laquelle les ancêtres des cétacés actuels sont retournés vivre dans l’océan après avoir évolué sur la terre ferme. Un retour à l’eau qui posait un problème concret : comment empêcher les nouveau-nés de se noyer ? La réponse, selon le projet CETI, c’est la solidarité du groupe, probablement sélectionnée par l’évolution comme condition de survie de l’espèce.
La confiance, clé invisible de la découverte
Un détail mérite attention. Les cachalots ont laissé les chercheurs s’approcher pendant un moment d’extrême vulnérabilité, ce qui est rarissime. Diana Reiss, chercheuse au Hunter College (CUNY), l’explique par deux décennies de cohabitation respectueuse : « Quand on connaît chaque individu aussi bien que l’équipe CETI connaît cette unité familiale, la confiance que ces animaux accordent à leur équipe est unique. Je ne suis pas certaine que cette unité tolérerait des observateurs aussi proches dans d’autres circonstances. »
Shane Gero confirme : « Parce que cette unité familiale est étudiée depuis des décennies, nous avons pu voir ce que faisait la grand-mère, comment la nouvelle grande sœur réagissait, et comment chacune aidait la mère et le nouveau-né. » Un an après la naissance, le petit a été repéré le 25 juillet 2024, nageant aux côtés d’autres jeunes du clan, signe encourageant pour sa survie.
Ce que les cachalots disent de nous
Les cachalots vivent dans des sociétés matriarcales où les femelles restent ensemble toute leur vie, plongeant à tour de rôle jusqu’à 2 000 mètres de profondeur pour chasser des calmars géants pendant que d’autres gardent les petits en surface. Cette naissance filmée ajoute une pièce au puzzle : la coopération ne se limite pas à la chasse ou à la protection contre les prédateurs, elle structure les moments fondateurs de la vie du groupe.
Susan Parks, biologiste à l’Université de Syracuse et non impliquée dans l’étude, résume l’enjeu auprès d’AP News : « C’est passionnant de penser à la vie sociale de ces animaux. » Le projet CETI poursuit son travail de décodage des communications des cachalots, avec l’ambition de comprendre un jour la grammaire de leurs clics. Ces nouvelles données sur la coordination vocale pendant l’accouchement représentent une avancée concrète vers cet objectif.
Les deux études ont été publiées le 27 mars 2026. Elles sont accessibles dans Science et Scientific Reports, les deux revues du groupe Nature et de l’American Association for the Advancement of Science.