Demain, 27 millions de Péruviens choisissent leur prochain président. Le dixième en dix ans. Parmi les sept qui les ont précédés, presque aucun n’a fini son mandat sans être destitué, arrêté ou poussé à la démission. L’un d’eux s’est tiré une balle dans la tête pour échapper aux policiers venus l’interpeller.

35 noms sur le bulletin, personne au-dessus de 19%

Le scrutin du 12 avril bat un record : 35 candidats se disputent la présidence. En tête des sondages, Keiko Fujimori, fille de l’ancien homme fort Alberto Fujimori, plafonne autour de 18,5% des intentions de vote exprimées, selon l’institut Datum. Derrière elle, Rafael López Aliaga, magnat des chemins de fer et des hôtels de luxe reconverti en politique après un passage à la mairie de Lima, tourne à 13,3%. En troisième position, un visage que tous les Péruviens connaissent : Carlos Álvarez, humoriste célèbre pour ses imitations d’anciens présidents à la télévision, caracole à environ 10%.

Aucun candidat ne franchira la barre des 50% au premier tour. Le second tour est fixé au 7 juin. Le silence électoral est tombé le 7 avril : plus aucun sondage ne peut être publié jusqu’au vote. Avec 40% d’électeurs encore indécis à cette date, selon Americas Quarterly, le résultat reste impossible à prévoir.

Un pays où la présidence mène droit en prison

Ce qui rend cette élection hors norme, c’est le bilan de ceux qui ont occupé le fauteuil présidentiel avant eux. Depuis 2016, le Pérou a connu pas moins de sept présidents. La liste donne le vertige.

Pedro Pablo Kuczynski, élu en 2016, contraint à la démission deux ans plus tard pour des paiements suspects liés au géant brésilien du BTP Odebrecht. Martín Vizcarra, son successeur, destitué par le Congrès en 2020 pour « incapacité morale ». Manuel Merino, intérimaire pendant cinq jours seulement, chassé par des manifestations qui ont fait deux morts dans les rues de Lima. Francisco Sagasti, président de transition, a tenu un an sans vague. Pedro Castillo, élu en 2021, a tenté de dissoudre le Congrès par la force en décembre 2022 et croupit en cellule depuis. Dina Boluarte, qui lui a succédé, a elle aussi été destituée pour « incapacité morale » en octobre 2025, rapporte Le Devoir. Et José Jerí, dernier en date, écarté en février 2026 après des rencontres non déclarées avec un homme d’affaires chinois.

L’actuel occupant du palais de Pizarro, José María Balcázar, a été désigné par le Congrès pour expédier les affaires courantes. Il ne se représente pas.

Odebrecht, le fil rouge d’une décennie perdue

Derrière cette valse présidentielle, un dénominateur commun : la corruption. Le groupe brésilien Odebrecht a arrosé la classe politique péruvienne pendant près de vingt ans. Alejandro Toledo, président entre 2001 et 2006, a été condamné pour avoir empoché 20 millions de dollars de pots-de-vin. Ollanta Humala, président entre 2011 et 2016, et son épouse Nadine Heredia ont passé neuf mois en détention préventive pour des dons de campagne provenant du même groupe, selon Zonebourse.

Le cas le plus tragique reste celui d’Alan García. Deux fois président (1985-1990 puis 2006-2011), il s’est suicidé en avril 2019 au moment où la police se présentait chez lui pour l’arrêter dans le cadre de l’affaire Odebrecht. Quant à Alberto Fujimori, père de la candidate favorite, il a dirigé le pays d’une main de fer de 1990 à 2000, avant de fuir au Japon. Rattrapé par la justice, il a purgé 16 ans de prison pour violations des droits humains. Il est décédé en septembre 2024.

Keiko Fujimori, quatre tentatives, zéro victoire

Keiko Fujimori se présente pour la quatrième fois. Elle avait perdu de justesse en 2016 face à Kuczynski, puis en 2021 face à Castillo. Elle-même a été placée en détention préventive dans le cadre d’une enquête pour blanchiment d’argent. Son nom reste synonyme de fracture au Pérou, entre partisans du « fujimorisme » et opposants irréductibles à l’héritage paternel.

Son programme promet une ligne dure contre la criminalité, sujet numéro un pour les électeurs. La sécurité s’est effondrée ces dernières années : le pays affronte une montée des homicides et des extorsions liés au crime organisé, avec des réseaux qui ont étendu leur emprise depuis la Colombie et l’Équateur voisins.

Un comédien qui fait rire le pays et trembler les partis

Carlos Álvarez ne sort pas de nulle part. Star de la télévision péruvienne, il a bâti sa popularité en imitant les présidents successifs du pays, y compris ceux qui ont fini en prison. Son parti, País Para Todos (Pays pour Tous), se positionne comme une alternative antisystème dans un pays où la confiance envers les institutions a touché le fond.

Le phénomène n’est pas isolé en Amérique latine. En 2019, Volodymyr Zelensky, acteur de comédie, remportait la présidence ukrainienne en jouant un rôle de président fictif dans une série télévisée. Au Guatemala en 2023, le candidat surprise Bernardo Arévalo l’emportait contre toute attente. Le scénario d’un second tour Fujimori-Álvarez n’est plus jugé impossible par les analystes.

Ce que le scrutin ne réglera pas

Quel que soit le vainqueur, le prochain président devra composer avec un Congrès fragmenté et surpuissant. La constitution péruvienne autorise les parlementaires à destituer un chef d’État pour « incapacité morale », un mécanisme si vague qu’il a été activé quatre fois en six ans. Tant que ce déséquilibre institutionnel persiste, aucun président ne pourra gouverner sereinement, prévient Modern Diplomacy.

Les bureaux de vote ouvrent dimanche à 7 heures, heure locale. Les premiers résultats partiels sont attendus en soirée. Si aucun candidat ne franchit les 50%, les deux premiers s’affronteront le 7 juin. Le Pérou aura alors connu, en l’espace de dix ans, plus d’élections présidentielles que la plupart des démocraties en trente ans.