Rodrigo Duterte comparaît devant la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité. Les audiences préliminaires ont débuté lundi à La Haye, et le procureur n’a pas mâché ses mots.
« Tuer était devenu un concours »
C’est une première historique. Rodrigo Duterte, 80 ans, ancien président des Philippines, est devant les juges de la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye. Pas pour un procès, pas encore, mais pour les audiences préliminaires qui doivent déterminer si les preuves sont suffisantes pour le renvoyer en procès. Décision attendue en mai 2026, rapporte Deutsche Welle.
Le procureur Mame Niang a planté le décor dès son intervention d’ouverture. Duterte aurait joué un rôle « central » dans les exécutions extrajudiciaires de suspects liés à la drogue. « Pour certains, tuer atteignait le niveau d’une forme perverse de compétition », a lancé Niang devant la cour. L’acte d’accusation retient au moins 78 meurtres et tentatives de meurtre dans lesquels les enquêteurs espèrent prouver son implication directe.
Le chiffre qui glace : entre 7 000 morts selon la police philippine, et jusqu’à 30 000 selon Amnesty International, Human Rights Watch et la CPI elle-même. Six années de présidence, de 2016 à 2022, marquées par ce que Duterte appelait fièrement sa « guerre contre la drogue ».
De maire adoré à accusé de crimes contre l’humanité
Avant d’arriver au palais présidentiel, Duterte a fait ses armes à Davao, sur l’île de Mindanao. Vingt-deux ans comme maire d’une ville alors réputée parmi les plus dangereuses du pays. Sa recette : tolérance zéro, carte blanche aux policiers, et des escadrons de la mort surnommés les « Davao Death Squads ». Plus de 1 400 personnes exécutées sans procès entre 1998 et 2015, selon les enquêtes.
Et ça marchait, du moins en apparence. Davao est devenue l’une des villes les plus sûres des Philippines. Le surnom « The Punisher » lui a collé à la peau. En 2016, il a remporté la présidentielle dans un fauteuil.
Une fois au pouvoir national, même méthode. « Si vous connaissez un drogué, allez le tuer », avait-il lancé aux habitants des bidonvilles de Manille en juillet 2016. Deutsche Welle rapporte qu’il avait même repris à son compte une comparaison avec le nazisme, déclarant vouloir « massacrer » trois millions de toxicomanes. Selon un rapport d’Amnesty International, les policiers touchaient des primes officieuses pour chaque suspect abattu. Pas pour les arrestations.
Un transfert plus politique que judiciaire
Duterte a été arrêté à Manille en mars 2025 et transféré aux Pays-Bas. Mais son arrestation doit moins à un changement de cap sur la politique antidrogue qu’aux calculs de son successeur, Ferdinand Marcos Jr. Se débarrasser de son rival politique le plus encombrant, en le livrant à la justice internationale, c’est le soupçon que partagent plusieurs analystes cités par Deutsche Welle.
Car la guerre contre la drogue, elle, n’a jamais été officiellement arrêtée aux Philippines. Les réglementations de l’ère Duterte restent en vigueur. Les exécutions extrajudiciaires ont diminué, selon Amnesty International, mais elles n’ont pas cessé.
Devant le tribunal, les familles attendent
Lundi, deux camps s’affrontaient devant le bâtiment de la CPI. D’un côté, Llore Pasco, dont les deux fils ont été abattus en 2017 : « On a attendu ça pendant des années, on n’a jamais lâché. » De l’autre, Aldo Villarta, cuisinier de 35 ans, qui y voit « une gifle » pour les Philippines : « On a déjà trop souffert de la colonisation. »
L’avocat de Duterte, Nicholas Kaufman, a déclaré que son client « se tient derrière son bilan » et « maintient son innocence de manière absolue ». Duterte n’était pas présent dans la salle d’audience. Il est détenu à la prison de Scheveningen depuis son transfert.
Si les juges confirment les charges en mai, ce sera le premier ancien chef d’État asiatique jugé à La Haye. Un symbole, pour les milliers de familles philippines qui n’ont jamais eu de réponse sur la mort de leurs proches.