98 % des enfants britanniques regardent un écran au quotidien avant d’avoir soufflé leur deuxième bougie. Ce chiffre, avancé par le ministère de l’Éducation outre-Manche, a poussé le gouvernement à publier ce vendredi 27 mars ses premières recommandations officielles sur le temps d’écran des moins de 5 ans. La consigne est claire : pas plus d’une heure par jour, et jamais seul avant 2 ans. En France, malgré des rapports alarmants et des avis d’experts répétés, aucun texte gouvernemental ne fixe de seuil chiffré à destination des parents.
Une heure par jour, et jamais seul avant 2 ans
La mesure britannique tient en deux règles. Les enfants de moins de 5 ans ne devraient pas dépasser 60 minutes quotidiennes d’écran. Les moins de 2 ans ne devraient jamais être laissés seuls face à une tablette ou un téléphone. Le guide, élaboré par la commissaire à l’enfance Dame Rachel de Souza et le conseiller scientifique du ministère, le professeur Russell Viner, est présenté comme la première directive fondée sur des données probantes émise par un gouvernement britannique sur la question.
La ministre de l’Éducation Bridget Phillipson a reconnu les zones d’ombre. « C’est un domaine encore assez méconnu à bien des égards, et nous avons adopté une approche de précaution », a-t-elle déclaré à la BBC. Le gouvernement précise que ces recommandations seront révisées au fur et à mesure que la recherche progresse.
Au-delà de la durée, le guide s’attaque au contenu. Les vidéos au rythme effréné, où les scènes changent toutes les secondes, sont déconseillées. L’alternative proposée porte un nom : les « échanges d’écran ». L’idée consiste à remplacer le temps passé devant un écran par de la lecture partagée, des jeux de société simples ou des activités manuelles aux heures des repas.
Ce que les neurosciences observent chez les tout-petits
À l’Institut pour la science de la petite enfance de l’Université d’East London, le professeur Sam Wass étudie l’activité cérébrale d’enfants de 3 ans soumis à des contenus rapides. Équipé d’un casque sensoriel, le petit Alex, 3 ans, a permis aux chercheurs de repérer les moments où son cerveau ne parvient plus à suivre le défilement des images.
« Quand le contenu arrive trop vite, le système de stress dit « combat ou fuite » s’active : le cœur accélère, l’énergie se déverse dans les muscles », explique Wass à la BBC. Le problème, c’est que l’enfant est assis, immobile. Cette énergie ne trouve aucun débouché physique.
L’équipe de recherche souligne que la nature des programmes pour enfants s’est profondément transformée en vingt ans. Les émissions du début des années 2000, comme Teletubbies ou Dora l’exploratrice, laissaient le temps d’absorber chaque scène. Les contenus actuels, pensés pour capter l’attention sur des plateformes comme YouTube, multiplient les coupes, les voix, les stimulations visuelles. Wass pointe un lien documenté entre cette exposition rapide et la dysrégulation émotionnelle : l’incapacité de l’enfant à gérer ses propres réactions, colères ou frustrations.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait posé le cadre dès 2019. Ses lignes directrices recommandent zéro écran pour les enfants de moins de 2 ans et une heure maximum pour les 2 à 4 ans. L’Australie et le Canada appliquent des seuils similaires depuis plusieurs années. Mais ces préconisations restent, dans la plupart des cas, non contraignantes et rarement accompagnées d’outils pratiques pour les familles.
La France recommande, mais n’impose rien
En France, le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) a rendu un avis dès 2020 : pas d’écran avant 3 ans sauf en présence d’un parent qui interagit, pas d’écran dans la chambre des enfants, pas de télévision dans l’heure qui précède le coucher. La règle « 3-6-9-12 » du psychiatre Serge Tisseron, largement relayée dans les écoles et les cabinets de pédiatrie, déconseille tout écran avant 3 ans, puis les dose progressivement : pas de console personnelle avant 6 ans, pas d’accès libre à Internet avant 9 ans, pas de réseaux sociaux avant 12 ans.
En avril 2024, la commission d’experts pilotée par les professeurs Amine Benyamina et Servane Mouton a remis au président Macron un rapport plus radical : interdiction des écrans avant 3 ans, accès très encadré entre 3 et 6 ans, téléphone sans connexion Internet avant 11 ans. Les propositions ont été saluées par les pédiatres et les associations de parents. Elles n’ont débouché sur aucune loi.
Le contraste avec l’Angleterre est net. Londres publie un guide gouvernemental officiel, assorti d’outils concrets pour les familles (fiches, exemples, alternatives suggérées). Paris dispose de rapports d’experts, d’avis institutionnels et de recommandations, mais aucun document gouvernemental ne fixe de seuil chiffré ni ne propose de démarche pratique à l’échelle nationale.
Le quotidien résiste aux recommandations
La BBC a suivi une famille de Manchester pendant une semaine pour mesurer l’écart entre la théorie et la pratique. Alexis Montastier, mère de Romi (4 ans) et Marlo (1 an), professeure de yoga, reconnaît que l’écran est un sujet de discussion quotidien dans son foyer. « Je me sens coupable, mais on ne va pas toujours se lever à 6 heures du matin en bondissant pour installer des activités manuelles », confie-t-elle.
Les « échanges d’écran » se sont avérés chronophages, surtout le matin et au retour de l’école, quand elle doit préparer les affaires ou cuisiner. « J’ai besoin de ce temps-là, donc je ne vais pas le remplacer par un moment lecture, ce n’est pas réaliste », admet-elle. Son mari Marciel complète : « C’est difficile de leur dire non quand on est soi-même collé à son téléphone pour le travail. »
Ce témoignage met en lumière le fossé entre les recommandations et la réalité des foyers. Les familles monoparentales, les parents en télétravail, ceux dont les journées s’étirent entre transports et emploi du temps surchargé ne disposent pas toujours d’une alternative immédiate à l’écran. Le gouvernement britannique le reconnaît explicitement et insiste : le guide ne vise pas à culpabiliser, mais à fournir des repères concrets. Le texte précise aussi que les limites ne s’appliquent pas de la même manière aux technologies d’assistance utilisées par les enfants en situation de handicap.
Après le salon, la salle de classe
La limite d’une heure cible les foyers, pas les écoles. Or, de plus en plus d’établissements intègrent des tablettes dès la maternelle dans leurs activités pédagogiques. En France, le plan numérique scolaire lancé en 2015 a équipé des milliers de classes en tablettes avant que le gouvernement ne freine en 2024 en évoquant une « pause numérique » à l’école primaire.
La Suède a été plus tranchante. En 2023, le gouvernement suédois a retiré les tablettes des écoles maternelles après que l’agence nationale de la santé publique a alerté sur un déclin des capacités de lecture chez les jeunes enfants. La ministre de l’Éducation Lotta Edholm avait alors estimé que les écrans à cet âge « font plus de mal que de bien ».
Si les gouvernements veulent fixer des seuils crédibles pour les foyers, la question des écrans en milieu scolaire devra aussi être tranchée. L’Angleterre a prévu de réviser ses recommandations à mesure que les données s’accumulent. En France, le rapport Benyamina-Mouton attend toujours une traduction législative, plus d’un an après sa remise. La prochaine rentrée scolaire, en septembre, pourrait relancer le débat.