92 000 emplois perdus en février. Le gallon d’essence passé de 2,92 à 3,84 dollars en un mois, soit une envolée de 31 %. Et au milieu de ce chaos, Jerome Powell, patron de la Réserve fédérale américaine, annonce ce mercredi 18 mars qu’il ne touche à rien. Les taux restent cloués entre 3,5 et 3,75 %. La raison tient en une phrase du communiqué officiel : « Les implications des développements au Moyen-Orient sur l’économie américaine restent incertaines. »
Traduction : la banque centrale la plus puissante du monde ne sait plus quoi faire.
Trois crises dans une seule salle
La décision, adoptée par 11 voix contre 1, n’a surpris personne. Les marchés lui donnaient 99 % de probabilité, selon l’outil CME FedWatch. Ce qui frappe, c’est le diagnostic qui l’accompagne.
La Fed navigue entre des eaux contradictoires. L’inflation repart. L’emploi se dégrade. Et une guerre au Moyen-Orient rend tout pronostic hasardeux. Les nouvelles projections économiques, publiées en même temps que la décision, dessinent un tableau contrasté. La croissance du PIB est légèrement revue à la hausse, à 2,4 % pour 2026 contre 2,3 % en décembre. Mais l’inflation attendue bondit : l’indice PCE, celui que la Fed surveille de plus près, grimpe à 2,7 % pour l’année contre 2,4 % anticipé il y a trois mois, selon CNBC. Le chômage, lui, devrait plafonner à 4,4 % fin 2026.
Le gouverneur Stephen Miran a voté seul pour une baisse d’un quart de point, préoccupé par la dégradation du marché du travail. Son collègue Christopher Waller, qui l’avait rejoint en janvier sur cette position, a cette fois choisi le statu quo.
Le pétrole dicte sa loi
Derrière les chiffres, un seul facteur écrase tout le reste : le conflit irano-israélo-américain et son onde de choc sur les prix de l’énergie. Les frappes conjointes sur l’Iran fin février, suivies de ripostes iraniennes contre des infrastructures gazières du Golfe, ont propulsé le baril à des niveaux que personne n’avait anticipés.
Les prix de gros ont grimpé de 0,7 % en un mois, la plus forte hausse depuis un an d’après le Bureau of Labor Statistics américain. L’énergie porte l’essentiel de cette poussée : les prix du gaz progressent de 1,8 %, l’indice global des biens rebondit de 1,1 % après deux mois de repli. Sur un an, la facture d’essence des Américains a explosé, avec un prix moyen du gallon qui a bondi de plus de 30 % en quelques semaines.
« Les anticipations d’inflation à court terme ont augmenté ces dernières semaines, probablement en raison de la hausse substantielle des prix du pétrole causée par les perturbations au Moyen-Orient », a reconnu Powell face aux journalistes. Avant d’ajouter, prudent : « Il est trop tôt pour connaître l’ampleur et la durée des effets potentiels sur l’économie. »
Elizabeth Pancotti, directrice du think tank Groundwork Collaborative, va plus loin dans des propos rapportés par Al Jazeera : « Les droits de douane de Trump ont bloqué les progrès sur l’inflation, et sa guerre en Iran secoue les marchés de matières premières à travers le globe. »
Sept membres sur dix-neuf ne veulent plus aucune baisse
Le fameux « dot plot », ce graphique anonyme où chaque membre de la Fed note ses prévisions de taux, raconte une histoire de glissement progressif vers l’immobilisme. Le chiffre médian n’a pas bougé : une baisse prévue d’ici fin 2026, avec un taux cible autour de 3,4 %. Mais en coulisses, la tendance bascule.
Sept membres sur dix-neuf estiment que les taux ne bougeront pas de l’année, un de plus qu’en décembre. « Quatre ou cinq personnes sont passées de deux baisses à une seule », a détaillé Powell lors de sa conférence de presse, rapporte CNBC. Les marchés à terme ne tablent plus que sur une réduction au mieux, là où ils en espéraient deux au début de l’année.
Stephen Stanley, économiste en chef de Santander US Capital Markets, résume le dilemme dans des propos relayés par Reuters : « Les inquiétudes de la Fed sur l’inflation dépassent le simple fait d’encaisser une vague passagère de hausse des prix liée aux droits de douane et, plus récemment, au choc énergétique. »
Trump pousse, Powell résiste
La décision s’inscrit dans un climat politique toxique. Le matin même de la réunion, Donald Trump a publié sur Truth Social : « Quand est-ce que « Trop Tard » Powell va enfin baisser les taux ? » Le président réclame un assouplissement depuis des mois, allant jusqu’à affirmer qu’il ne nommerait jamais quelqu’un en désaccord avec lui à la tête de la Fed.
Son candidat pour succéder à Powell, l’ancien gouverneur Kevin Warsh, est partisan de taux plus bas. Mais sa nomination est enlisée. Le sénateur républicain Thom Tillis refuse de la faire avancer en commission bancaire tant qu’une enquête pénale visant Powell n’est pas close. Cette procédure, lancée par la procureure fédérale Jeanine Pirro à propos de rénovations du siège de la Fed, a été qualifiée de prétexte par un juge fédéral, qui a annulé les assignations à comparaître.
Powell, dont le mandat de président expire en mai, a tranché mercredi : « Je n’ai aucune intention de quitter le conseil tant que l’enquête n’est pas terminée, avec transparence et finalité. » Son mandat de gouverneur court jusqu’en 2028. Si Warsh n’est pas confirmé à temps par le Sénat pour la réunion des 6 et 7 mai, c’est Powell qui continuera de présider.
Ce que ça change de ce côté de l’Atlantique
Pour les Européens, la décision de la Fed n’est pas un événement lointain. Quand la banque centrale américaine gèle ses taux, elle influence le dollar, les marchés obligataires mondiaux et, par ricochet, les conditions de crédit en zone euro. Un dollar fort renchérit les importations d’énergie libellées dans cette monnaie, ce qui pèse directement sur la facture des ménages européens.
La Banque centrale européenne se réunit justement ce jeudi 19 mars. Christine Lagarde fait face à un dilemme comparable, quoique inversé : une croissance européenne plus fragile, mais une inflation importée par les prix de l’énergie qui ne cesse de grimper. Toute divergence marquée entre la politique de la Fed et celle de la BCE se répercuterait sur le taux de change, avec des conséquences directes sur le pouvoir d’achat des Français.
Michael Linden, chercheur au Washington Center for Equitable Growth, résume le vertige dans des propos relayés par Al Jazeera : « C’est peut-être l’un des moments les plus difficiles de mémoire récente pour la Fed. La croissance s’essouffle, le marché de l’emploi vacille, et les prix continuent d’augmenter plus vite que ce qui est supportable. »
La prochaine réunion de la Fed est programmée les 6 et 7 mai. D’ici là, c’est la décision de la BCE ce jeudi qui donnera le ton pour les taux immobiliers, les crédits à la consommation et l’épargne de 350 millions d’Européens.