Plafonds de miroirs éclatés, fresques safavides fissurées, carrelages soufflés par les déflagrations. En deux semaines de frappes américano-israéliennes sur l’Iran, six sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO ont déjà subi des dégâts, certains irréversibles. Derrière le fracas des missiles et le décompte des victimes, une autre destruction avance en silence : celle d’un héritage culturel que l’humanité a mis des millénaires à construire.

Ispahan, joyau safavide sous le souffle des explosions

La ville d’Ispahan, surnommée « la moitié du monde » par les Persans pour la splendeur de son patrimoine, concentre les dommages les plus graves. Le palais de Chehel Sotoun, pavillon du XVIIe siècle dont le nom signifie « quarante colonnes » (vingt piliers de bois reflétés dans un bassin rectangulaire), a été touché le 10 mars lors d’une frappe visant un bâtiment gouvernemental voisin. L’UNESCO a confirmé la chute de pans entiers de mosaïques, la détérioration de miroirs d’époque safavide et la fissuration de fresques vieilles de quatre siècles.

À quelques centaines de mètres, la mosquée Masjed-e Jame, plus ancienne mosquée du vendredi d’Iran, a elle aussi encaissé le souffle des déflagrations. Ce monument illustre, selon l’UNESCO, « une séquence de styles architecturaux et décoratifs couvrant douze siècles d’architecture islamique iranienne ». Des tuiles ont été délogées, des éléments décoratifs brisés. L’étendue totale des dégâts reste à évaluer, rapporte Deutsche Welle.

Le palais Ali Qapu, sur la place Naqsh-e Jahan, classée au patrimoine mondial depuis 1979, n’a pas été épargné non plus. Fenêtres soufflées, portes arrachées, carrelages descellés. Le bâtiment du gouvernorat provincial, situé sur la même place, semble avoir été la cible principale de la frappe du 9 mars. Shah Abbas Ier avait fait de cette place, au tournant du XVIIe siècle, un chef-d’œuvre d’urbanisme que l’on considère encore comme l’un des plus beaux ensembles architecturaux du monde islamique.

De Téhéran aux grottes préhistoriques du Lorestan

À Téhéran, le palais du Golestan, seul site UNESCO de la capitale, a été endommagé dès le 2 mars par un missile tombé sur la place d’Arag, à proximité immédiate. Ce complexe de huit structures palatiales, bâti à partir du XVIe siècle, a perdu ses plafonds de miroirs. Des arches se sont effondrées, des débris jonchent les salles d’apparat où les souverains qâdjârs recevaient les ambassadeurs européens.

Plus à l’ouest, dans la province du Lorestan, les sites préhistoriques de la vallée de Khorramabad ont subi des dommages collatéraux par ondes de choc. Inscrits à l’UNESCO en 2025, ces cinq grottes et cet abri sous roche attestent d’une occupation humaine remontant à 63 000 ans. Le site se trouve sur l’un des corridors de migration de l’espèce humaine hors d’Afrique, dans la chaîne des monts Zagros.

La citadelle de Falak-ol-Aflak, forteresse sassanide du IIIe siècle dominant la même ville, a été touchée plus directement. Plusieurs bâtiments à l’intérieur de son enceinte ont été frappés, dont les musées d’archéologie et d’anthropologie. Cinq employés affectés à la protection du patrimoine ont été blessés, selon l’agence de presse iranienne Tasnim, relayée par Deutsche Welle.

Le Bouclier bleu, symbole d’un droit international sous pression

Face aux destructions, les autorités iraniennes déploient depuis plusieurs jours des drapeaux bleu et blanc sur les monuments historiques du pays. Ce symbole, le Bouclier bleu, a été créé par la Convention de La Haye de 1954 pour signaler les biens culturels à protéger en temps de conflit armé. C’est l’équivalent, pour le patrimoine, de ce que la Croix-Rouge représente pour les personnes.

L’organisation Blue Shield International a réagi le 13 mars. « La protection des personnes et celle de leur patrimoine sont indissociables », a déclaré son président, Peter Stone. « Le patrimoine culturel est bien plus qu’un témoignage du passé : c’est un ancrage tangible pour l’identité humaine et un bien mondial partagé. Il rappelle combien ce que nous avons en commun dépasse ce qui nous différencie. »

L’UNESCO, dont le siège est à Paris, assure avoir « communiqué à toutes les parties concernées les coordonnées géographiques des sites inscrits sur la Liste du patrimoine mondial, afin d’éviter tout dommage potentiel ». L’organisation dit suivre « de près la situation du patrimoine culturel dans le pays et dans l’ensemble de la région ».

Crimes de guerre : la question qui embarrasse Washington

Le droit international est sans ambiguïté : cibler délibérément des sites culturels constitue un crime de guerre. Les États-Unis, Israël et l’Iran sont tous trois signataires des conventions protégeant le patrimoine en période de conflit armé.

La nuance tient dans le mot « délibérément ». Les dégâts constatés jusqu’ici résultent principalement des ondes de choc et des débris de frappes dirigées contre des infrastructures militaires ou gouvernementales situées à proximité des monuments, non d’un ciblage direct. Mais la proximité de ces cibles avec des trésors culturels pose la question de la proportionnalité des moyens employés.

En janvier 2020, Donald Trump avait déjà menacé publiquement de frapper 52 sites iraniens, dont certains « de très haut niveau et très importants pour la culture iranienne ». Le Pentagone l’avait alors rappelé à l’ordre. Six ans plus tard, son secrétaire à la Défense Pete Hegseth affiche un mépris ouvert pour ce qu’il qualifie de « règles d’engagement stupides », visant les conventions qui protègent civils et patrimoine.

Le Comité américain du Bouclier bleu s’est dit « perturbé » par ces propos, soulignant que « le non-respect du droit international humanitaire, y compris de nombreuses conventions internationales auxquelles les États-Unis sont partie, peut conduire à la commission de crimes de guerre ».

Un héritage parmi les plus riches au monde

L’Iran compte 27 sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, l’un des inventaires les plus denses de la planète. Persépolis, les jardins persans, le bazar d’Ispahan, le système hydraulique historique de Shushtar : chacun de ces lieux condense des siècles de civilisation perse, grecque, islamique et mongole.

Les destructions en cours rappellent d’autres pertes irréversibles. Palmyre en Syrie, dynamitée par Daech en 2015. Les Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan, pulvérisés par les talibans en 2001. Le musée national de Bagdad, pillé pendant l’invasion américaine de 2003. À chaque fois, la communauté internationale avait juré que cela ne se reproduirait plus.

La guerre en Iran n’en est qu’à son quatorzième jour. Les frappes se poursuivent, et la liste des sites touchés risque de s’allonger. L’UNESCO prévoit d’envoyer une mission d’évaluation sur le terrain dès qu’un cessez-le-feu le permettra. En attendant, les drapeaux du Bouclier bleu flottent sur les monuments iraniens, seule protection qu’un traité de 1954 peut encore offrir face aux missiles de 2026.