Trois hommes en peignoir, assis autour d’une table en bois sur une terrasse de Martha’s Vineyard. Des tasses ornées du drapeau américain posées devant eux. L’image aurait pu passer pour un souvenir de vacances entre amis. Sauf que l’un de ces trois hommes est Jeffrey Epstein, pédocriminel condamné retrouvé mort en cellule en 2019, et que les deux autres sont un ancien membre de la famille royale britannique et un ex-ambassadeur du Royaume-Uni aux États-Unis.

Révélée vendredi 13 mars par ITV News, cette photo est la première image connue montrant ensemble Andrew Mountbatten-Windsor (anciennement prince Andrew), Lord Peter Mandelson et Jeffrey Epstein. Extraite des millions de documents publiés par le département de la Justice américain (DOJ), elle relance un scandale qui n’en finit pas d’ébranler l’élite dirigeante britannique.

Trois millions de pages, une seule photo

Le 30 janvier, le DOJ a mis en ligne plus de trois millions de pages de documents, 180 000 images et 2 000 vidéos liés à l’affaire Epstein. Six semaines plus tard, journalistes et citoyens continuent d’y exhumer de nouvelles pièces. La masse de fichiers est telle que chaque semaine livre son lot de révélations.

La photo aurait été prise entre 1999 et 2000 à Martha’s Vineyard, dans le Massachusetts, selon ITV News. Soit avant la première condamnation d’Epstein en 2008 pour sollicitation de prostitution auprès d’une mineure. Elle rappelle un cliché présent dans le « livre d’anniversaire » compilé pour les 50 ans d’Epstein en 2003, où Mandelson apparaissait déjà en peignoir aux côtés du financier, rapporte la BBC. Dans ce même livre, l’ancien ambassadeur aurait qualifié Epstein de « meilleur ami », d’après les documents consultés par ITV News.

Jeffrey Epstein, financier américain, avait bâti un réseau de relations au sommet du pouvoir politique, économique et royal. Condamné une première fois en 2008, il a été retrouvé mort dans sa cellule de Manhattan en août 2019, officiellement par suicide. Sa compagne Ghislaine Maxwell a été condamnée en 2022 à vingt ans de prison pour trafic sexuel de mineures.

Un prince déchu, un ambassadeur limogé

Les deux hommes photographiés avec Epstein ont vu leur carrière publique voler en éclats depuis l’ouverture des archives.

Andrew Mountbatten-Windsor a été interpellé mi-février dans le Norfolk, selon la BBC, soupçonné d’abus de fonctions publiques. Les enquêteurs de Thames Valley Police examinent le partage présumé d’informations confidentielles avec Epstein, à l’époque où Andrew exerçait les fonctions d’envoyé commercial du Royaume-Uni, entre 2001 et 2011. Déjà privé de ses titres royaux, il avait été mis en cause par Virginia Giuffre, qui l’accusait de relations sexuelles alors qu’elle était adolescente. L’affaire civile s’est conclue par un accord financier, sans reconnaissance de culpabilité. Andrew nie catégoriquement tout acte répréhensible.

Peter Mandelson, architecte du « New Labour » de Tony Blair et figure historique du Parti travailliste, a été arrêté le 23 février pour le même motif, selon la BBC, puis remis en liberté sous caution. Nommé ambassadeur du Royaume-Uni à Washington sous le gouvernement de Keir Starmer, il a été limogé après la publication de courriels accablants échangés avec Epstein.

Des courriels qui en disent long

Les documents du DOJ dessinent une proximité entre Mandelson et Epstein bien plus profonde que ce que l’ancien ministre avait reconnu publiquement.

À la veille de l’arrestation d’Epstein en 2008, Mandelson lui aurait envoyé des messages l’exhortant à « se battre pour une libération anticipée » et lui assurant que « vos amis restent à vos côtés et vous aiment », selon ITV News. En 2009, alors qu’Epstein purgeait sa peine de dix-huit mois, Mandelson a séjourné dans son appartement new-yorkais.

Des échanges datés de 2009 et 2010, quand Mandelson occupait le poste de secrétaire d’État aux entreprises dans le gouvernement Brown, montrent selon ITV News qu’il aurait discuté avec Epstein d’informations gouvernementales sensibles. Parmi elles : un plan de sauvetage de 500 milliards d’euros pour la zone euro, avant même son annonce officielle. La police métropolitaine de Londres a ouvert une enquête le mois dernier sur ces allégations de transmission d’informations confidentielles.

Des images de Mandelson en sous-vêtements figurent aussi parmi les documents rendus publics par le DOJ, précise la BBC. Par l’intermédiaire de ses avocats, il a déclaré « attendre de pouvoir laver son nom ». Il a reconnu avoir eu « tort de croire Epstein après sa condamnation et de poursuivre cette relation », présentant ses « excuses sans réserve aux femmes et aux filles qui ont souffert ».

Le Parti travailliste sous pression

À Westminster, la photo a déclenché des réactions cinglantes jusque dans les rangs du parti au pouvoir. Rachael Maskell, députée travailliste de York Central, a estimé auprès d’ITV News que l’image « démontre que ces hommes puissants ne se comportent pas de manière normale ou professionnelle ». Elle a ajouté qu’ils « devraient être francs sur ce qu’ils savaient de l’environnement dans lequel de nombreuses femmes ont été exploitées ».

Paula Barker, députée de Liverpool Wavertree, a qualifié la scène d' »absolument écœurante » : « trois individus qui pensent être au-dessus des lois et qui passent du bon temps. » Le premier ministre Keir Starmer ne s’est pas encore exprimé sur cette photo.

Le dossier pèse lourd sur le gouvernement travailliste. Le limogeage de Mandelson a privé Starmer d’un de ses relais diplomatiques les plus expérimentés à Washington, à un moment où la relation transatlantique traverse une zone de turbulences liée à la guerre au Moyen-Orient et aux tensions commerciales avec l’administration Trump.

Des archives loin d’être épuisées

Le gouvernement Starmer a publié mercredi ses premiers documents internes relatifs à la nomination de Mandelson comme ambassadeur, sous la pression des députés qui exigent des comptes. Côté judiciaire, les enquêtes de la police métropolitaine et de Thames Valley Police sur les deux hommes suivent leur cours. Andrew Mountbatten-Windsor et Peter Mandelson restent présumés innocents.

Mais la mine d’archives du DOJ est loin d’avoir livré tous ses secrets. Sur les trois millions de pages rendues publiques le 30 janvier, des milliers n’ont pas encore été analysées. Chaque nouvelle découverte, comme cette photo en peignoir sur une terrasse du Massachusetts, rappelle que le réseau d’Epstein touchait les échelons les plus élevés du pouvoir occidental. Les prochaines semaines diront si d’autres noms, d’autres images et d’autres courriels viennent s’ajouter au dossier.