Trois hommes en treillis, armés de fusils à canon long, ont ouvert le feu mardi 7 avril devant l’immeuble qui abrite le consulat israélien à Istanbul. La police turque les a neutralisés en quelques minutes. Le plus troublant : le consulat est vide depuis le 7 octobre 2023.
Tirs nourris sur Büyükdere, la grande artère de Beşiktaş
Peu après midi, heure locale, des patrouilles repèrent trois individus progressant vers le Yapı Kredi Plaza, un immeuble de bureaux situé sur Büyükdere Street, dans le quartier d’affaires de Beşiktaş. Le consulat d’Israël occupe le septième étage. Les policiers ordonnent aux suspects de s’arrêter. Refus. Les tirs éclatent aussitôt.
Un témoin oculaire cité par Al Jazeera résume la scène : « Trois personnes sont arrivées en voiture, ont tenté d’ouvrir le feu, et les forces de sécurité ont riposté. » L’échange de coups de feu dure quelques minutes. Un assaillant, identifié sous les initiales Y.E.S., est tué sur place. Les deux autres, les frères O.C. et E.C., sont grièvement blessés et hospitalisés. Côté forces de l’ordre, deux policiers souffrent de blessures légères. La rue est bouclée, la circulation coupée sur plusieurs centaines de mètres.
Izmit, Yalova, Istanbul : le triangle Daech du nord-ouest turc
Les trois assaillants venaient d’Izmit, ville industrielle située à une centaine de kilomètres à l’est d’Istanbul. Ils avaient loué un véhicule pour rejoindre la métropole. Le ministre de l’Intérieur Mustafa Ciftci a précisé que l’un des suspects entretenait des « liens avec une organisation qui instrumentalise la religion », une formule que les autorités turques emploient régulièrement pour désigner l’organisation État islamique (Daech). Selon la chaîne NTV et le journaliste Mehmet Karatas, cette connexion vise bien Daech. L’un des deux frères présentait aussi des antécédents liés au trafic de stupéfiants.
Cette zone géographique n’est pas anodine. Le 29 décembre 2025, un raid antiterroriste dans le village d’Elmalik, à Yalova (à 90 kilomètres d’Istanbul), avait viré au carnage : trois policiers tués, six militants de Daech abattus, neuf membres des forces de l’ordre blessés. L’opération, qui avait duré plus de sept heures, ciblait une cellule dormante prête à frapper pendant les fêtes de fin d’année. Quelques jours plus tôt, la police stambouliote avait interpellé 115 suspects liés à l’organisation dans 124 perquisitions simultanées. Au total, 357 personnes soupçonnées d’appartenance à Daech avaient été arrêtées en Turquie ce mois-là, selon NBC News.
Un consulat fantôme depuis le 7 octobre 2023
Le paradoxe de cette attaque saute aux yeux : le bâtiment visé n’abrite plus aucun diplomate israélien depuis près de 900 jours. Après les attaques du Hamas le 7 octobre 2023, Israël avait rapatrié l’intégralité de son personnel consulaire et diplomatique de Turquie pour des raisons de sécurité. Le consulat d’Istanbul comme l’ambassade d’Ankara fonctionnent depuis avec du personnel local uniquement, sans représentants officiels de l’État hébreu.
Les relations diplomatiques entre Ankara et Tel-Aviv n’ont cessé de se dégrader. En novembre 2023, la Turquie a rappelé son ambassadeur en Israël « au vu de la tragédie humanitaire à Gaza ». Un an plus tard, le président Erdoğan annonçait son intention de rompre les relations diplomatiques. En novembre 2025, la justice turque a émis des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et plusieurs hauts responsables israéliens pour « génocide et crimes contre l’humanité ».
Les assaillants de mardi visaient donc un symbole, pas des personnes. Leurs fusils à canon long, leurs tenues de camouflage et leurs sacs à dos indiquaient, selon un analyste de Middle East Eye, qu’ils étaient « prêts à affronter les forces de sécurité pendant longtemps ».
Istanbul condamne, Israël remercie (fait rare)
Le gouverneur d’Istanbul, Davut Gül, a qualifié l’incident d' »acte provocateur » et confirmé que les trois individus avaient été « neutralisés ». Le ministre de la Justice, Akin Gürlek, a ordonné l’ouverture immédiate d’une enquête. Plusieurs procureurs ont été assignés au dossier.
Du côté israélien, la réaction a été rapide. Le ministère des Affaires étrangères a « condamné fermement cette attaque terroriste » et salué la « réaction rapide des forces de sécurité turques pour déjouer cette attaque ». Un ton inhabituel entre deux pays qui ne s’adressent quasiment plus la parole depuis deux ans et demi.
L’analyste turc Mehmet Celik, interrogé par Al Jazeera, a replacé l’événement dans le contexte régional : les tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran (Washington a fixé un ultimatum de 48 heures à Téhéran sur le détroit d’Ormuz) rendent tout incident lié à Israël « extrêmement sensible » sur le sol turc.
Daech en Turquie : la menace qui refuse de s’éteindre
La Turquie combat Daech sur son territoire depuis l’attentat de Suruç en 2015, qui avait tué 33 personnes. L’attaque la plus meurtrière reste celle de la discothèque Reina à Istanbul, le 1er janvier 2017 : 39 morts. Depuis, les services de renseignement turcs (MIT) mènent des opérations régulières contre les cellules dormantes. En 2025, les raids se sont intensifiés, avec des centaines d’arrestations concentrées dans le nord-ouest du pays, entre Istanbul, Yalova, Kocaeli (la province d’Izmit) et Bursa.
Le schéma de mardi rappelle celui de Yalova en décembre : des individus venus de villes moyennes de la région de Marmara, équipés d’armes longues, prêts à mourir. La différence tient à la cible. Frapper un bâtiment portant le drapeau israélien, même vide, c’est viser la valeur symbolique, pas opérationnelle. Pour Daech, qui s’oppose autant à Israël qu’aux gouvernements musulmans jugés « apostats », ce type d’action coche deux cases : le djihad contre « les sionistes » et la provocation de l’État turc.
Le parquet d’Istanbul cherche désormais à déterminer si les trois hommes agissaient en cellule autonome ou s’ils répondaient à des instructions venues de l’étranger. Les résultats de l’enquête pourraient aussi révéler un éventuel lien avec les réseaux démantelés en décembre 2025. Les deux survivants, hospitalisés sous garde policière, seront interrogés dès que leur état le permettra.