À 18 ans, elle s’assoit dans le cabinet d’un orthophoniste. Son chuintement, ce défaut de prononciation qui transforme ses « ch » et ses « j » en sons mouillés, la complexe. Le praticien l’écoute, puis lui donne un conseil inattendu : « Gardez-le. C’est ce qui vous distinguera. » Isabelle Mergault a suivi cette prescription à la lettre pendant quarante-sept ans de carrière. Elle est morte ce vendredi 20 mars à Neuilly-sur-Seine, à 67 ans, des suites d’un cancer. C’est Laurent Ruquier, son complice de toujours, qui l’a annoncé à l’AFP au nom de la famille.
La fille de Régilait qui voulait faire du théâtre
Rien ne prédestinait cette Parisienne du 14e arrondissement, grandie à Aubervilliers, à devenir une figure du cinéma comique français. Son père était chirurgien, sa mère chercheuse en dermatologie. Côté lignée, un détail savoureux : elle était l’arrière-petite-fille d’Eugène Régilait, l’inventeur du lait en poudre. Bac décroché en candidate libre, passage aux Beaux-Arts, puis des cours de théâtre pris sur un coup de tête, entraînée par une amie. Pendant que d’autres actrices en herbe rêvaient d’emplois dramatiques, Mergault travaillait comme secrétaire sténo-dactylo entre deux castings, selon Allociné.
Son premier rôle au cinéma, en 1979, est celui d’une prostituée dans La Dérobade de Daniel Duval. Deux ans plus tard, elle apparaît brièvement dans Diva de Jean-Jacques Beineix. Des petits rôles, presque invisibles. Mais son chuintement la rattrape toujours : les réalisateurs l’appellent quand ils cherchent un personnage comique, décalé, un peu lunaire. C’est la case dans laquelle le cinéma français la range, et elle va y rester une décennie.
P.R.O.F.S., le film qui l’a révélée et hantée
En 1985, Patrick Schulmann lui confie le rôle d’une professeur excentrique dans P.R.O.F.S.. Le film cartonne. 2,7 millions d’entrées. Mergault accède pour la première fois à une vraie notoriété nationale, rapporte Première. Mais cette vitrine cache une réalité bien plus sombre. En juin 2023, alors que Gulli rediffuse le film, l’actrice brise le silence sur les réseaux sociaux. Elle évoque un « cauchemar » et parle de comportements inappropriés sur le tournage, regrettant que le mouvement MeToo n’ait pas existé à l’époque. Trente-huit ans de silence pour quelques tweets qui ont glacé ses fans.
Parallèlement au cinéma, Mergault enchaîne les seconds rôles : Pour cent briques, t’as plus rien, Les hommes préfèrent les grosses, Ça va faire mal. À la télévision, elle incarne Miss Lulu, la baby-sitter de Yolande, dans huit épisodes de Navarro entre 1989 et 1991. Des rôles sympathiques, jamais la tête d’affiche. Son chuintement fait rire, mais il l’enferme.
Quitter l’écran pour mieux y revenir
En 1991, Isabelle Mergault prend une décision radicale : elle arrête de jouer. Sa dernière apparition sur grand écran, Les Clés du paradis de Philippe de Broca, passe presque inaperçue. À 33 ans, elle tourne le dos à la comédie pour se consacrer à ce qu’elle considère comme sa vraie vocation : l’écriture. Elle signe des scénarios pour la télévision, puis collabore au script de Meilleur Espoir féminin de Gérard Jugnot en 1999.
Dans le même temps, sa gouaille et son énergie lui ouvrent les portes de la radio. Dès 1988, elle intègre Les Grosses Têtes de Philippe Bouvard sur RTL. Dix ans de blagues, de réparties et de fous rires qui la transforment en personnage familier du paysage audiovisuel. Quand Bouvard passe la main, Mergault suit son ami Laurent Ruquier : Rien à cirer sur France Inter, On va s’gêner sur Europe 1, On a tout essayé sur France 2. Elle devient un pilier de la « bande à Ruquier », reconnaissable entre mille à ses sons mouillés et à son rire communicatif.
3,5 millions de spectateurs à 47 ans
La vraie surprise arrive en 2005. À 47 ans, Mergault écrit le scénario de Je vous trouve très beau, une comédie rurale portée par Michel Blanc. Elle hésite à la réaliser elle-même. Blanc et le producteur Jean-Louis Livi la poussent à franchir le pas. Le film sort début 2006 et attire 3,5 millions de spectateurs dans les salles, un chiffre que beaucoup de réalisateurs installés lui envient. Le succès dépasse la France : l’Allemagne, la Belgique, et même l’Iran projettent le film. En février 2007, elle reçoit le César du meilleur premier film. Dans la foulée, elle est nommée chevalier du Mérite agricole, un clin d’œil au sujet de son long-métrage.
Trois autres films suivront : Enfin veuve en 2008, Donnant donnant en 2010, et Des mains en or en 2023, son dernier. Au théâtre, elle écrit et joue dans six pièces entre 2011 et 2020, souvent aux côtés de Pierre Palmade, Chantal Ladesou ou Gérard Jugnot. En 2015, elle convainc Sylvie Vartan de remonter sur les planches après quatre ans d’absence pour Ne me regardez pas comme ça !.
Un micro éteint, une scène vide
En 2010, Isabelle Mergault avait adopté une petite fille prénommée Maya, née au Niger en 2009. En 2014, fidèle à Ruquier, elle avait retrouvé Les Grosses Têtes, cette fois sur la nouvelle mouture de l’émission. Laurent Ruquier, qui a partagé trois décennies de complicité avec elle, est celui qui a rédigé le communiqué annonçant son décès, rapporte 20 Minutes citant l’AFP : « Sa famille, ses amis, ont la douleur de vous annoncer que la réalisatrice, actrice et humoriste Isabelle Mergault est décédée ce matin, des suites d’un cancer contre lequel elle se battait courageusement depuis plusieurs mois. »
La filmographie d’Isabelle Mergault compte une quinzaine de rôles au cinéma, quatre films comme réalisatrice, six pièces de théâtre comme autrice, et des milliers d’heures de radio. Son orthophoniste avait raison : le défaut qui aurait pu l’écarter des plateaux est devenu la signature d’une carrière que personne, en 1979, n’aurait imaginée aussi riche. La cérémonie des César 2027, en février prochain, lui rendra selon toute probabilité hommage.