52 centimes de plus en un mois. Ce mardi 31 mars 2026, le litre de gazole s’affiche en moyenne à 2,24 euros dans les stations françaises, selon les données collectées auprès de 9 600 points de vente par le site gouvernemental prix-carburants.gouv.fr. Un record absolu depuis le début des relevés, en 1985. Mais le prix n’est que la surface du problème : plus de 1 000 stations-service sont déjà à sec.

Un record qui efface 2022 et ses gilets jaunes

Les chiffres publiés lundi par le gouvernement sont sans ambiguïté. En moyenne hebdomadaire, le gazole a atteint 2,1888 euro le litre la semaine du 24 mars, pulvérisant le précédent sommet de 2,14 euros enregistré le 11 mars 2022, au lendemain de l’invasion russe en Ukraine. Le SP95-E10, carburant le plus consommé en France, flirte avec les 2 euros (1,993 euro en moyenne), tandis que le SP98 dépasse déjà ce seuil à 2,07 euros.

Seul le E85, biocarburant encore marginal, reste sous la barre d’un euro. Pour les autres, la trajectoire n’a qu’une direction depuis le 28 février : la hausse. En un mois, le gazole a grimpé de 30,4 %, soit 52 centimes par litre. Un plein de 50 litres coûte 26 euros de plus qu’il y a quatre semaines. Pour un réservoir familial de 60 litres, la facture dépasse 134 euros.

1 057 stations à sec, la pénurie s’installe

Le record des prix masque un problème encore plus concret : le carburant commence à manquer physiquement. Selon les données compilées par penurie-carburant.fr, 1 057 stations étaient en rupture de stock ce lundi, contre environ 200 une semaine plus tôt et une soixantaine fin février. La courbe de progression ressemble à un mur vertical.

Le gazole concentre l’essentiel des tensions. Au 30 mars à 18 heures, 10,4 % des stations ne pouvaient plus en fournir, d’après essencepascher.fr. La Haute-Garonne, les Bouches-du-Rhône et la Gironde figurent parmi les départements les plus touchés. La Seine-Maritime, le Bas-Rhin, le Nord et le Loiret subissent aussi des difficultés. « Je voulais mettre mon plein de gasoil, là, je suis en fonds de réserve, mais il n’y a plus de gasoil, il n’y a plus rien », témoignait un automobiliste de région parisienne au 20 heures de France 2 dimanche soir.

TotalEnergies piégé par ses propres prix bas

La mécanique est presque absurde. Le 13 mars, TotalEnergies annonçait le plafonnement de ses tarifs à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,09 euros pour le gazole dans ses 3 300 stations métropolitaines. Le groupe avait promis en début d’année un bouclier unique à 1,99 euro pour tous les carburants sur l’ensemble de 2026, mais la flambée du diesel importé a rendu cet engagement impossible à tenir.

L’écart entre le tarif TotalEnergies et la moyenne nationale (15 centimes de moins sur le gazole) a provoqué un afflux massif vers ses pompes. Les stations, calibrées pour un débit normal, se sont retrouvées submergées. Fermetures en cascade, files d’attente interminables, rationnement à 10 litres par personne dans certaines villes comme Poitiers. Le plafond tarifaire censé protéger les automobilistes a fini par vider les cuves de celui qui le proposait. Ce 31 mars, il expire d’ailleurs pour les clients sans carte de fidélité TotalEnergies.

Le détroit d’Ormuz, clé du chaos

Cette crise ne tombe pas du ciel. Depuis le 28 février et le déclenchement de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 à 25 % du pétrole mondial et 20 % du gaz naturel liquéfié, est quasi paralysé. L’Iran a répliqué aux frappes en bloquant ce corridor maritime de 39 kilomètres de large, provoquant une onde de choc sur les marchés.

Le baril de Brent a bondi de plus de 50 % depuis le début du conflit, dépassant brièvement 119 dollars la semaine dernière selon Reuters. Le chef de l’Agence internationale de l’énergie a qualifié la situation de « plus grande crise de sécurité énergétique mondiale de l’histoire ». La France n’est pas seule à souffrir : aux États-Unis, le gallon d’essence vient de franchir la barre des 4 dollars en moyenne nationale, rapporte le New York Times, un « casse-tête » politique pour Donald Trump.

L’inflation double, les prix en cascade

L’onde de choc dépasse les stations-service. L’Insee rapporte que l’inflation a bondi à 1,7 % sur un an en mars 2026, contre 0,9 % en février. Les prix de l’énergie grimpent de 7,3 % sur un an. Sur le seul mois de mars, les prix à la consommation progressent de 0,9 %, tirés par le carburant.

Les secteurs les plus dépendants du diesel sont en première ligne. La pêche, le transport routier et l’agriculture subissent de plein fouet cette hausse. Le ministre Roland Lescure a annoncé que « de nouvelles mesures » ciblant les « gros rouleurs » pourraient être dévoilées rapidement, selon Reuters. Un facteur structurel aggrave la situation : les certificats d’économie d’énergie (CEE), qui pèsent sur le prix final, sont passés de 11 à 16-17 centimes par litre depuis le 1er janvier 2026, indépendamment de la conjoncture pétrolière.

La crise est installée, la suite reste ouverte

Les prix à la pompe réagissent avec un décalage par rapport aux cours du brut. Une partie de la hausse actuelle pourrait ne pas encore être totalement répercutée. Les pénuries en Asie poussent déjà certains pays à des mesures radicales : voitures interdites un jour sur deux, semaines de travail amputées, accords d’urgence avec la Russie pour sécuriser l’approvisionnement, rapporte BFMTV.

En France, le gouvernement prépare des mesures sectorielles, mais aucune date n’est encore fixée. Le spectre des Gilets jaunes de 2018, nés d’une taxe carbone sur un gazole alors à 1,53 euro le litre, plane sur le débat. Le carburant coûte aujourd’hui 46 % de plus qu’à l’époque. La situation au Moyen-Orient, elle, ne montre aucun signe d’apaisement.