9,90 euros le kilo de gigot au supermarché. L’étiquette ne précise pas que la bête a été abattue en décembre, plongée dans l’azote liquide, puis expédiée par cargo depuis l’autre bout du monde. En face, le gigot français affiché à 27 euros. Demain, pour Pâques, la moitié des agneaux servis dans les foyers français seront importés.
617 000 brebis en moins, et personne pour les remplacer
Le cheptel ovin français fond comme neige au soleil. Entre 2013 et 2023, la France a perdu 617 000 têtes, selon les chiffres du ministère de l’Agriculture publiés par Agreste. Il reste environ 6,5 millions d’animaux sur le territoire, insuffisant pour couvrir une consommation nationale estimée à 140 000 tonnes équivalent carcasse par an. La production domestique plafonne à 70 000 tonnes. En clair : le pays ne produit même pas la moitié de ce qu’il mange.
D’après la Fédération nationale ovine (FNO), seuls 44 % de la viande ovine consommée en France en 2023 provenait de troupeaux français. Le nombre d’éleveurs continue de chuter, et la relève ne se bouscule pas. La fièvre catarrhale ovine a aggravé le tableau en 2024, décimant des troupeaux entiers et décalant les calendriers de production. Résultat : les prix ont bondi de 34 % au printemps 2025, selon Michèle Boudoin, présidente de la FNO.
20 000 kilomètres dans de l’azote liquide
Pour combler le vide, la grande distribution se tourne vers la Nouvelle-Zélande. Le mécanisme est simple, rapporte RMC : après abattage (en décembre ou janvier), les morceaux sont découpés sur place puis plongés dans l’azote liquide pour une conservation longue durée. Ils traversent ensuite la planète par cargo réfrigéré. Une fois arrivés en France, on les sort de l’azote, on les emballe, on les met en rayon. L’agneau que le consommateur achète en avril a donc quatre mois dans les pattes, là où un morceau français a été abattu une dizaine de jours plus tôt.
Le prix s’explique par un rapport de force arithmétique : 25 millions de moutons pour 5 millions d’habitants. La Nouvelle-Zélande peut se permettre d’écouler ses surplus à prix cassé. En 2022, elle représentait 14 % des importations françaises d’agneau, selon FranceAgriMer. Cette part grimpe année après année.
L’Espagne a coupé le robinet
Le problème n’est pas seulement que la France produit moins. C’est que ses fournisseurs habituels lâchent aussi prise. Le Royaume-Uni (40 % des importations en 2022), l’Irlande (23 %) et l’Espagne (14 %) voient eux aussi leur production ovine reculer. Le cas espagnol est le plus brutal : début 2026, aucune entrée d’agneaux vivants n’a été enregistrée en provenance de Madrid, relève Pleinchamp. Zéro.
Les importations de vif constituaient pourtant un levier commode. Les agneaux arrivaient sur pattes, étaient engraissés puis abattus en France. Ça permettait de les comptabiliser comme « production nationale ». Ce robinet est désormais à sec.
Pâques, Pessah, Aïd : le grand embouteillage
Le timing rend l’affaire encore plus tendue. En 2026, Pâques (5 avril), Pessah (1er au 9 avril) et la perspective de l’Aïd el-Kébir (26 mai) se succèdent en quelques semaines. Près de 30 % des achats annuels d’agneau se concentrent sur cette période, selon les données de la filière. La demande explose alors que l’offre se rétracte.
Et pas question de se rabattre sur les fleurons de la gastronomie ovine française. Les célèbres agneaux de prés salés de la baie du Mont-Saint-Michel ou de la baie de Somme ne sont pas disponibles à Pâques. C’est justement la saison où ils pâturent. Ils n’arriveront dans les assiettes que plus tard.
Le consommateur pris en étau
Côté prix, la situation s’est légèrement détendue par rapport au pic de 2025. Selon le site spécialisé Réussir.fr, le prix moyen pondéré des agneaux s’élevait à 10,37 euros le kilo (prix producteur) deux semaines avant Pâques 2026, contre 11 euros un an plus tôt. Une baisse de 6 %, loin de compenser la flambée précédente : en 2024, ce même indicateur tournait autour de 8,50 euros.
Pour le consommateur, le choix se résume souvent à une question de portefeuille. Un gigot français coûte en moyenne 27 euros le kilo en boucherie. L’alternative néo-zélandaise, trois fois moins chère, a passé des mois dans un bain cryogénique. La viande irlandaise ou britannique offre un compromis : prix proches du français, normes sanitaires comparables, et des distances de transport raisonnables.
7 000 éleveurs sous signes de qualité, et un modèle fragile
La filière ovine française n’a pas dit son dernier mot. Environ 7 000 éleveurs travaillent sous signes de qualité (AOP, IGP, Label Rouge), soit 19 % de la viande commercialisée, selon FranceAgriMer. Agneau du Bourbonnais, agneau de Sisteron, agneau laiton d’Aveyron : chaque terroir a sa signature. Bouchers artisanaux et restaurateurs continuent de les valoriser.
Mais le modèle tient sur un fil. La décapitalisation des troupeaux, le manque de vocations, les aléas sanitaires et la fragilisation des systèmes herbagers par le changement climatique composent un cocktail explosif. L’institut Idele prévoit un nouveau recul de la production d’agneau en 2025, en France comme à l’échelle mondiale.
Pour Pâques 2027, la part de l’agneau importé pourrait franchir un nouveau seuil. La FNO plaide pour que les consommateurs « achètent au mieux français, au moins européen ». Reste à savoir combien de foyers pourront encore s’offrir le luxe d’un gigot à 27 euros le kilo.