« Nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. » Le vendredi 27 mars au soir, un psychologue prénommé Jean Doridot prononce cette phrase sur le plateau de CNews. Le sujet du débat : les premiers jours de mandat de Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis depuis treize jours. La phrase déclenche une déflagration politique qui, en 48 heures, mobilise des dizaines de parlementaires, le gendarme de l’audiovisuel et le président de SOS Racisme.
Du premier tour à la première salve
Le 15 mars 2026, Bally Bagayoko remporte la mairie de Saint-Denis dès le premier tour avec 50,77 % des suffrages, selon les résultats officiels relayés par Franceinfo. À 52 ans, cet ancien basketteur devenu cadre à la RATP prend la tête de la deuxième commune d’Île-de-France, 150 000 habitants, la plus grande victoire municipale de La France insoumise. Le socialiste sortant Mathieu Hanotin est balayé, rapporte TF1.
Sur les réseaux sociaux, la vague de commentaires racistes commence immédiatement après le résultat. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, dénonce alors des « fakes racistes » visant le nouvel élu, selon actu.fr. Mais la controverse reste cantonnée aux plateformes numériques. Jusqu’au vendredi 27 mars.
Deux séquences, deux intervenants, même registre
Ce soir-là, le présentateur de CNews interroge Jean Doridot sur la politique du nouveau maire : « Est-ce qu’il essaye de pousser les limites ? » La réponse du psychologue, retranscrite par France 24 (AFP), convoque l’« homo sapiens », la « famille des grands singes » et les « tribus de chasseurs-cueilleurs » pour expliquer le comportement d’un élu noir en exercice.
Le lendemain, samedi 28 mars, c’est au tour du philosophe Michel Onfray d’évoquer un « mâle dominant » et une « tribu primitive » sur la même chaîne, d’après Le Nouvel Obs. « On n’est pas dans une théocratie », ajoute-t-il, avant de concéder que « on n’est pas dans cette configuration-là » à Saint-Denis.
La direction de CNews affirme à l’AFP que les propos ont été « délibérément déformés sur les réseaux sociaux, alimentant une polémique infondée ». Jean Doridot, réinvité en plateau le soir même, récuse toute intention raciste : « J’ai voulu universaliser mon propos. » Michel Onfray assure sur X que ses remarques relèvent d’un « concept d’éthologie » sans lien avec la couleur de peau du maire.
La gauche parlementaire fait bloc, l’Arcom saisie
La riposte politique prend une ampleur inhabituelle. Mathilde Panot, cheffe de file des députés insoumis, dénonce un racisme « crasse et décomplexé » et annonce saisir l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, rapporte La Dépêche. Le sénateur communiste Ian Brossat qualifie CNews de « cloaque raciste ». La députée écologiste Léa Balage El Mariky parle de « poubelle-news ». Le coordinateur insoumis Manuel Bompard demande la fermeture « immédiate » de la chaîne, selon Le Nouvel Obs.
De son côté, Dominique Sopo, président de SOS Racisme, déclare à l’AFP avoir saisi l’Arcom à son tour. « Arriver à mettre dans la même phrase quasiment les termes de singe et de tribu, on voit bien que ça renvoie à un imaginaire », analyse-t-il, y voyant une ligne éditoriale assumée plutôt qu’un dérapage isolé.
Bally Bagayoko annonce pour sa part un dépôt de plainte et l’organisation d’un « grand rassemblement contre le racisme et contre le fascisme » à Saint-Denis, dont Le Monde précise la date : samedi 5 avril, sur le parvis de l’hôtel de ville.
26 sanctions, 730 000 euros : le bilan de l’Arcom face à CNews
La saisine du régulateur s’inscrit dans une séquence devenue routinière. Depuis 2019, l’Arcom (ex-CSA) a sanctionné CNews 26 fois et lui a infligé plus de 630 000 euros d’amendes, selon un décompte publié par Le Monde en novembre 2024. En février 2026, le régulateur a ajouté 100 000 euros de pénalités supplémentaires pour deux séquences sur les Algériens et les Palestiniens diffusées à l’été 2025, portant l’ardoise totale au-delà de 730 000 euros d’après France 24.
En décembre 2025, l’Arcom avait mis CNews en demeure pour des propos jugés de nature à « encourager des comportements discriminatoires » sur l’immigration et l’islam, rapporte Le Figaro. Au total, entre C8 (disparue du TNT fin février 2025) et CNews, les chaînes du groupe Bolloré ont cumulé 52 sanctions en douze ans, dont 16 pour la seule année 2024, d’après Le Monde.
Le problème, régulièrement soulevé par les observateurs des médias, tient à la proportionnalité. CNews, première chaîne d’information en audience depuis 2022, génère un chiffre d’affaires publicitaire que les amendes de l’Arcom ne grèvent qu’à la marge. Un plafond législatif limite les sanctions financières, ce qui réduit leur effet dissuasif.
Une ville symbole, un élu cible
Saint-Denis occupe une place singulière dans l’imaginaire médiatique français. Ville la plus pauvre d’Île-de-France, elle a accueilli les Jeux olympiques de 2024 au Stade de France. Elle concentre les débats sur l’immigration, la sécurité et l’identité nationale. L’élection d’un maire noir, fils de parents maliens, né en banlieue parisienne et issu de La France insoumise, cristallise ces tensions.
Dès les premiers jours de son mandat, Bally Bagayoko a été accusé de vouloir écarter des agents municipaux qui ne seraient pas en phase avec sa politique, selon actu.fr. La Ligue des droits de l’homme a par ailleurs mis la police municipale de Saint-Denis « dans son viseur » pour des faits antérieurs à son élection, rapporte le même média. La polémique autour des propos de CNews s’ajoute à un climat déjà inflammable.
Ce que la plainte peut (et ne peut pas) changer
Le dépôt de plainte annoncé par le maire vise potentiellement l’injure raciale (article R625-8 du Code pénal pour l’injure non publique, articles 29 et 33 de la loi du 29 juillet 1881 pour l’injure publique). Le délai de prescription est de trois mois pour les infractions de presse, ce qui explique la rapidité de la réaction.
Du côté de l’Arcom, la saisine par les parlementaires et SOS Racisme peut conduire à une mise en demeure, une sanction financière, voire une suspension temporaire de diffusion dans les cas les plus graves. La chaîne a systématiquement contesté les sanctions passées, sans que cela modifie sa ligne éditoriale.
Le rassemblement du 5 avril à Saint-Denis sera le premier test de mobilisation. Olivier Faure, premier secrétaire du PS, a qualifié la séquence de symptôme d’une multiplication des « dérapages racistes » à un « rythme ininterrompu ». Le prochain conseil municipal de Saint-Denis est prévu en avril, et Bally Bagayoko y présentera son plan pour les 100 premiers jours de mandat.