Vingt activistes, quatre heures du matin, un cargo à quai. Ce lundi 2 mars, Greenpeace France a bloqué le Mikhaïl Dudin dans le port de Dunkerque pour empêcher le déchargement de sa cargaison, soupçonnée d’être de l’uranium destiné au parc nucléaire français. L’opération vise à dénoncer un commerce que l’ONG qualifie de « financement indirect de la guerre de Poutine ».
Un cargo qui fait la navette depuis 2022
Le Mikhaïl Dudin n’est pas un inconnu des autorités portuaires. Immatriculé sous pavillon panaméen depuis 2018, ce navire enchaîne les allers-retours entre Saint-Pétersbourg et Dunkerque depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, selon les données de navigation consultables sur VesselFinder. « Le ballet des cargos n’a pas cessé », dénonce Greenpeace dans son communiqué.
Selon BFM TV, une vingtaine d’activistes se sont positionnés autour du navire dès 4h10 du matin pour l’empêcher de décharger. Pauline Boyer, chargée de campagne nucléaire chez Greenpeace France, pointe la relation contractuelle entre trois entreprises françaises, Orano, EDF et Framatome, et le géant russe Rosatom, entreprise d’État qui contrôle l’ensemble de la filière nucléaire russe.
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Rosatom : sanctionnée à Londres, intouchable à Bruxelles
Le Royaume-Uni a placé Rosatom sur sa liste de sanctions. L’Union européenne, elle, s’y refuse toujours. Greenpeace qualifie l’entreprise d’« entreprise criminelle » depuis qu’elle a pris le contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia, en territoire ukrainien occupé. La situation de cette centrale, la plus grande d’Europe, préoccupe l’Agence internationale de l’énergie atomique depuis des mois.
La France dépend en partie de l’uranium russe pour alimenter ses 56 réacteurs. Selon les données d’Euratom, la Russie fournissait environ 20 % de l’uranium enrichi utilisé dans l’Union européenne avant le déclenchement de la guerre. Paris n’a pas cherché à se sevrer de cette dépendance aussi vite que pour le gaz ou le pétrole russes, deux secteurs où les importations ont chuté de plus de 90 % depuis 2022.
« La France devrait envoyer un signal politique et diplomatique fort pour sanctionner Rosatom », a déclaré Pauline Boyer à BFM TV. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait formulé le même reproche le 16 février sur les réseaux sociaux : « Les Européens n’ont toujours pas sanctionné l’énergie nucléaire russe, Rosatom, ni les personnes qui vivent de leurs revenus en Europe. »
Le gouvernement pris en étau
L’action de Greenpeace met le gouvernement français dans une position délicate. D’un côté, Paris mène depuis plusieurs semaines une communication offensive contre la flotte fantôme russe. La France a infligé une lourde amende au pétrolier Grinch en février, et la Belgique a arraisonné l’Ethera en mer du Nord début mars. De l’autre, le commerce d’uranium entre la France et la Russie se poursuit sans entrave, sous contrat commercial entre des entreprises publiques ou semi-publiques des deux pays.
« Face à l’opacité de ce trafic, la lumière sur ce commerce doit être faite », insiste Greenpeace dans son communiqué. L’ONG pointe du doigt une contradiction : traquer les pétroliers russes d’une main tout en accueillant les cargos d’uranium de l’autre.
Le Quai d’Orsay, réuni ce lundi matin en cellule de crise pour gérer l’escalade militaire au Moyen-Orient, n’a pas réagi à l’action de Dunkerque. Orano, EDF et Framatome n’ont pas non plus commenté dans l’immédiat.
Greenpeace sous pression aux États-Unis
Cette opération à Dunkerque intervient dans un contexte tendu pour l’ONG elle-même. Vendredi 28 février, un juge du Dakota du Nord a confirmé la condamnation de Greenpeace à verser 345 millions de dollars à Energy Transfer, un exploitant d’oléoduc auquel l’association s’était opposée en 2016-2017, rapporte le HuffPost citant l’AFP. « C’est un jugement dévastateur, non seulement pour Greenpeace, mais aussi pour le mouvement environnemental mondial », a analysé Michael Gerrard, professeur de droit à l’université Columbia.
Greenpeace a annoncé faire appel et assure ne pas pouvoir payer une telle somme. L’organisation, qui compte trois millions d’adhérents dans le monde, se dit menacée dans son existence même aux États-Unis.
Le World Nuclear Summit en ligne de mire
L’action de Dunkerque n’a rien d’un hasard de calendrier. Le World Nuclear Summit doit se tenir dans les prochains jours, rassemblant les acteurs mondiaux du nucléaire civil. Greenpeace entend peser sur les discussions, à un moment où la question de la dépendance européenne à Rosatom devient de plus en plus difficile à esquiver.
Le Parlement européen a prévu d’examiner un texte sur les sanctions énergétiques contre la Russie au printemps. Si l’uranium y figure, la France, premier parc nucléaire d’Europe, sera le pays le plus directement concerné par un éventuel embargo.