Entre 16 et 80 morts en une seule nuit. Dans la nuit du samedi 29 au dimanche 30 mars, des membres d’un gang ont attaqué la localité de Petite-Rivière-de-l’Artibonite, au nord-ouest de Port-au-Prince. La police locale a confirmé 16 victimes ce lundi, mais l’ONU estime que le bilan pourrait atteindre 80 personnes tuées, rapporte l’AFP. Ce massacre illustre une tendance qui inquiète les observateurs : les gangs armés haïtiens ne se contentent plus de contrôler la capitale, ils s’étendent vers les campagnes.

L’Artibonite, grenier d’Haïti devenu terrain de chasse

La région de l’Artibonite est le principal bassin rizicole du pays. C’est aussi, depuis fin 2025, le nouveau front de la guerre des gangs. En décembre dernier, des attaques de grande envergure dans cette même région avaient déjà provoqué la fuite de centaines d’habitants, selon le Guardian. Des maisons avaient été incendiées, des familles forcées de tout quitter en quelques heures.

L’attaque de ce week-end marque une escalade. Les assaillants ont frappé de nuit, ciblant des civils dans une localité rurale éloignée des routes principales. Le mode opératoire, selon les premiers éléments communiqués par la police haïtienne, ressemble aux raids que les gangs menaient jusque-là dans les quartiers de Port-au-Prince : attaque en force, exécutions rapides, pillage, terreur.

La différence, c’est la géographie. Pendant des années, la violence des gangs restait concentrée dans la capitale et ses environs immédiats. L’expansion vers l’Artibonite signifie que les groupes armés cherchent à contrôler les zones agricoles et les axes de ravitaillement. Pour un pays où 4,9 millions de personnes souffrent déjà d’insécurité alimentaire aiguë selon les données des Nations unies, la prise de contrôle du grenier à riz national constitue une arme de pression redoutable.

5 000 morts, 600 000 déplacés : les chiffres d’une guerre civile qui ne dit pas son nom

Les statistiques compilées par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme dessinent le portrait d’un effondrement. Depuis janvier 2023, plus de 5 000 personnes ont été tuées dans les violences liées aux gangs en Haïti. Deux mille autres ont été blessées, et autant kidnappées. En août 2024, le nombre de déplacés internes atteignait 600 000 personnes, selon les estimations.

Ces chiffres placent la crise haïtienne parmi les plus meurtrières du continent américain, mais elle reste largement invisible dans les médias internationaux, éclipsée par les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine. Le pays, 11,7 millions d’habitants, n’a plus de président élu depuis l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021. Un Conseil présidentiel de transition, mis en place en mars 2024 après la démission forcée du Premier ministre Ariel Henry, tente de maintenir une façade institutionnelle.

Des drones contre des gangs : la réponse militaire et ses limites

Face à l’expansion des groupes armés, les autorités haïtiennes ont eu recours à des drones armés pour frapper les positions des gangs. Une méthode qui a fait des victimes parmi les civils, selon Ouest-France, et qui soulève des questions sur la proportionnalité de la réponse dans un contexte où les combattants se mêlent à la population.

La Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU et dirigée par le Kenya, peine à changer la donne. Lancée en 2024, elle rassemble des contingents d’une douzaine de pays, de la Jamaïque au Bangladesh en passant par le Tchad et le Salvador. Mais les effectifs restent insuffisants, le financement précaire, et le mandat limité. La mission n’a pas empêché l’expansion géographique des gangs vers l’Artibonite, ni la montée en puissance de chefs de guerre comme Jimmy Chérizier, dit « Barbecue », qui dirige une fédération de gangs depuis 2020.

Un terreau de crise vieux de huit ans

La crise actuelle ne sort pas de nulle part. Elle remonte au moins à 2018, quand des manifestations massives avaient éclaté contre la corruption liée au programme Petrocaribe, un système de prêts pétroliers vénézuéliens dont des milliards de dollars avaient été détournés par des responsables haïtiens. Le départ de la force des Nations unies en 2017 avait laissé un vide sécuritaire que les gangs, parfois financés par des politiciens et des hommes d’affaires, ont progressivement comblé.

Le Canada a imposé des sanctions contre plusieurs personnalités haïtiennes accusées de liens avec les gangs, dont l’ancien président Michel Martelly et les hommes d’affaires Gilbert Bigio et Reynold Deeb. Un rapport du Conseil de sécurité de l’ONU publié en octobre 2023 a confirmé ces connexions entre élites économiques, responsables politiques et chefs de gangs.

L’assassinat du président Moïse, abattu chez lui en juillet 2021 par un commando de mercenaires étrangers, n’a fait qu’accélérer la désintégration. Les accusés, jugés aux États-Unis, ont révélé un réseau impliquant des responsables haïtiens, des agents de sécurité colombiens et des intermédiaires américains. Le procès a confirmé que l’opération était motivée par l’appât du gain et la conquête du pouvoir, selon les procureurs fédéraux américains.

La communauté internationale regarde ailleurs

Alors que les États-Unis, principal bailleur historique d’Haïti, ont drastiquement réduit leur aide étrangère sous l’administration Trump et suspendu le statut de protection temporaire (TPS) des Haïtiens sur leur sol, les perspectives d’un soutien international massif s’amenuisent. La France, ancienne puissance coloniale qui a imposé à Haïti une « dette de l’indépendance » de 150 millions de francs-or en 1825 (équivalent à plus de 20 milliards de dollars actuels selon des estimations du New York Times), n’a jamais véritablement soldé cette ardoise historique.

L’attaque de Petite-Rivière-de-l’Artibonite risque de s’ajouter à une longue liste de massacres qui ne changent rien. En septembre 2025, la présidente dominicaine avait ordonné le renforcement de sa frontière avec Haïti après une série d’incursions. Le mur que la République dominicaine construit le long de leurs 380 kilomètres de frontière commune dit, à lui seul, ce que les voisins d’Haïti pensent de l’avenir du pays.