Quatre cents morts par jour. En France, les maladies cardiovasculaires fauchent à un rythme que la majorité des gens associe encore aux hommes stressés, en surpoids, fumeurs. La réalité est toute autre : les femmes en sont les premières victimes, mais elles sont diagnostiquées plus tard, soignées avec des protocoles pensés pour des corps masculins, et largement absentes des études cliniques qui définissent ces protocoles. La Fondation Cœur & Recherche vient de lancer une campagne vidéo pour alerter sur cet angle mort de la médecine, avec le soutien de l’Académie de Médecine et de la Société Française de Cardiologie.
Des artères plus fines, un appel au SAMU plus tardif
Chaque année, la France enregistre environ 100 000 infarctus du myocarde, dont 12 000 sont mortels, selon la Fondation Cœur & Recherche. Mais un chiffre passe presque inaperçu : d’après les données relayées par Sciences et Avenir, 56 % des femmes atteintes de maladies cardiovasculaires en meurent, contre 46 % des hommes. À pathologie égale, l’écart de survie est massif.
L’Académie de Médecine avance une première explication anatomique. Les artères coronaires féminines sont « plus petites et sinueuses » que leurs homologues masculines. Ce détail complique les interventions, allonge les temps opératoires et augmente le risque de complications post-opératoires. Mais la biologie ne suffit pas à justifier un tel fossé.
Le facteur le plus dévastateur est le temps. « Les femmes prennent plus de temps avant d’appeler les secours », explique le professeur Martine Gilard, cardiologue et membre de la Fondation Cœur & Recherche. Son explication : les femmes ont souvent traversé des épisodes de douleur intense au cours de leur vie (règles douloureuses, accouchement) et tendent à relativiser les douleurs thoraciques. Or chaque minute compte lors d’un infarctus. Plus le délai entre les premiers symptômes et la prise en charge s’allonge, plus les dégâts sur le muscle cardiaque deviennent irréversibles.
Et quand elles appellent enfin, un second obstacle se dresse : le corps médical lui-même. Plusieurs travaux ont montré que la douleur des femmes est systématiquement sous-estimée par les soignants, que l’interlocuteur soit un homme ou une femme.
Soignées comme des hommes, elles paient l’addition
Le problème ne s’arrête pas au diagnostic. Une fois la maladie identifiée, le traitement lui-même pose problème. « Les femmes manquent de représentation dans les études cliniques et dans la recherche en cardiologie en général », souligne le professeur Gilard. Conséquence directe : les dosages médicamenteux, les seuils d’alerte et les stratégies thérapeutiques reposent sur un référentiel quasi exclusivement masculin.
Ce biais a des effets concrets. Les femmes subissent davantage d’effets secondaires liés à des médicaments mal calibrés pour leur métabolisme. Résultat : elles interrompent plus souvent leur traitement, ce qui augmente le risque de récidive. La rééducation cardiaque, étape pourtant déterminante pour limiter les rechutes, est aussi moins suivie par les patientes. Selon Sciences et Avenir, beaucoup de femmes tendent à faire passer la santé de leurs proches avant la leur, négligeant leur propre suivi post-opératoire.
Ce schéma n’a rien d’anecdotique. Il s’inscrit dans un problème structurel qui dépasse la cardiologie : la médecine moderne a été construite sur le corps masculin, et les correctifs tardent à venir.
Le tabac, la pilule, la ménopause : des bombes à retardement ignorées
Au-delà du biais médical, les femmes cumulent des facteurs de risque spécifiques que le grand public ignore largement. Le docteur Marc Villaceque, cardiologue et membre de la Société Française de Cardiologie, le résume sans détour : « Un retard s’est creusé aussi bien en termes de prise en charge qu’en termes de prévention. »
Parmi ces facteurs propres aux femmes : la puberté précoce, les complications liées à la grossesse (pré-éclampsie, diabète gestationnel), la contraception hormonale, la ménopause, et les violences physiques subies. Autant de signaux d’alerte que la plupart des médecins généralistes ne relient pas spontanément au risque cardiovasculaire.
Le tabagisme illustre parfaitement cette vulnérabilité différenciée. Fumer augmente le risque d’infarctus de 30 % de plus chez les femmes que chez les hommes, d’après les données de la Société Française de Cardiologie. En clair, à consommation égale, une fumeuse s’expose davantage qu’un fumeur.
Pourtant, 80 % des maladies cardiovasculaires seraient évitables grâce à un mode de vie adapté et un suivi médical approprié, rappelle la Fondation Cœur & Recherche. L’enjeu n’est donc pas seulement de mieux soigner les femmes, mais de les informer en amont pour qu’elles ne passent jamais par la case urgences.
17,9 milliards d’euros et un angle mort persistant
À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la santé a comptabilisé 19,8 millions de décès dus aux maladies cardiovasculaires en 2022, soit 32 % de toutes les morts sur la planète. C’est la première cause de mortalité dans le monde, devant les cancers et les maladies respiratoires. En France, la facture annuelle atteint 17,9 milliards d’euros, selon la Fondation Cœur & Recherche.
Malgré ces chiffres, les campagnes de prévention françaises ont longtemps ciblé un profil type masculin : quinquagénaire, fumeur, sédentaire. La campagne vidéo lancée par la Fondation Cœur & Recherche en mars 2026 marque un tournant en plaçant explicitement les femmes au centre du message. L’Académie de Médecine pousse dans la même direction et recommande d’adapter les protocoles cliniques pour tenir compte des spécificités féminines, depuis le dépistage jusqu’à la rééducation.
Des avancées thérapeutiques émergent par ailleurs. Des chercheurs ont récemment réussi à régénérer du tissu cardiaque endommagé par une simple injection, ouvrant une piste pour les patients victimes d’infarctus, hommes comme femmes. Mais la technologie ne corrigera pas à elle seule le biais de genre. Pour que ces traitements bénéficient aussi aux femmes, il faudra d’abord qu’elles soient incluses dans les essais, diagnostiquées à temps, et prises au sérieux quand elles décrivent une douleur dans la poitrine.
La Société Française de Cardiologie prépare de nouvelles recommandations sur la prise en charge sexo-spécifique des maladies cardiovasculaires, attendues dans le courant de l’année 2026. Elles pourraient redéfinir les protocoles de dépistage pour intégrer les facteurs de risque propres aux femmes, de la contraception à la ménopause.