Pour la première fois depuis des siècles, le patriarche latin de Jérusalem n’a pas pu célébrer la messe des Rameaux au Saint-Sépulcre. Ce dimanche 29 mars, la police israélienne a bloqué le cardinal Pierbattista Pizzaballa et le custode de Terre Sainte Francesco Ielpo alors qu’ils se rendaient à pied vers l’église qui abrite, selon la tradition chrétienne, le tombeau du Christ. Portes verrouillées, accès coupé, fidèles dispersés. En quelques heures, la décision a provoqué les condamnations d’Emmanuel Macron, de Giorgia Meloni et du pape Léon XIV.
Une église fermée le jour le plus symbolique
Le dimanche des Rameaux ouvre la Semaine sainte. Il commémore l’entrée de Jésus dans Jérusalem, acclamé par la foule, quelques jours avant sa crucifixion et sa résurrection. Chaque année, une procession part du mont des Oliviers pour descendre vers la vieille ville, attirant des milliers de pèlerins venus du monde entier. Cette année, la procession avait déjà été annulée par le patriarcat latin, par mesure de précaution. Restait la messe au Saint-Sépulcre, célébrée sans interruption depuis la fin de la période des croisades.
Mais même ce geste réduit a été empêché. Selon le communiqué conjoint du patriarcat latin et de la custodie de Terre Sainte, le cardinal Pizzaballa et le custode Ielpo « ont été arrêtés en chemin alors qu’ils se déplaçaient à titre privé » et « contraints de rebrousser chemin ». L’église elle-même était verrouillée. Les chrétiens palestiniens se sont rabattus sur le monastère Saint-Sauveur pour une célébration improvisée.
La « sécurité » comme argument universel
Benyamin Nétanyahou a nié toute « intention malveillante ». La décision, selon lui, relève uniquement de la sécurité du cardinal et de ses fidèles, dans un contexte de guerre avec l’Iran. Depuis le début de l’offensive israélo-américaine contre Téhéran le 28 février, les autorités ont interdit les grands rassemblements dans tous les lieux de culte de Jérusalem-Est, y compris les synagogues, les églises et la mosquée Al-Aqsa pendant le ramadan. Les rassemblements publics sont limités à une cinquantaine de personnes.
La police a invoqué « une zone complexe » ne permettant pas « l’accès rapide des secours en cas d’attaque ». Le premier ministre a toutefois promis que « les forces de sécurité israéliennes mettent au point un plan visant à permettre aux responsables religieux de célébrer le culte sur ce lieu saint dans les jours à venir », évoquant le « caractère sacré » de la semaine précédant Pâques.
Le patriarcat latin a répondu sèchement : « Les chefs des Églises ont agi en toute responsabilité et, depuis le début de la guerre, se sont conformés à toutes les restrictions imposées. » En clair : ils avaient déjà accepté d’annuler la grande procession. Le blocage de la simple messe privée est allé un cran plus loin que ce que les responsables religieux jugeaient acceptable.
Réactions en chaîne de Paris à Rome
Emmanuel Macron a « condamné » la décision sur le réseau social X, dénonçant « la multiplication préoccupante des violations du statut des Lieux Saints de Jérusalem » et assurant le patriarche latin de son « plein soutien ». Giorgia Meloni a qualifié l’événement d’« offense non seulement pour les croyants, mais pour toute communauté qui reconnaît la liberté religieuse ». Le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a annoncé la convocation de l’ambassadeur d’Israël à Rome dès lundi.
Au Vatican, le pape Léon XIV a rendu hommage après la prière de l’Angélus « aux chrétiens du Moyen-Orient, qui souffrent des conséquences d’un conflit atroce et qui, dans de nombreux cas, ne peuvent vivre pleinement les rites de ces jours saints ». Le communiqué du patriarcat a mesuré la portée de l’événement : cet acte « constitue un grave précédent et témoigne d’un manque de considération envers la sensibilité de milliards de personnes à travers le monde qui, durant cette semaine, tournent leur regard vers Jérusalem ».
Un statu quo vieux de 800 ans mis à l’épreuve
Le Saint-Sépulcre fonctionne selon un régime juridique unique au monde. Le « Statu Quo », codifié par l’Empire ottoman en 1852 et confirmé par le mandat britannique en 1929, répartit la gestion de l’église entre six communautés chrétiennes : catholiques latins, grecs orthodoxes, arméniens apostoliques, coptes, syriaques et éthiopiens. La clé de la porte principale est détenue depuis le XIIe siècle par deux familles musulmanes, les Joudeh et les Nusseibeh, précisément pour éviter que l’une des confessions chrétiennes ne prenne l’ascendant sur les autres.
Ce système a survécu aux croisades, à la conquête ottomane, au mandat britannique et à l’occupation jordanienne. Même en 1948, pendant la guerre d’indépendance, l’accès au Saint-Sépulcre n’a pas été coupé de cette manière. Ce que les fidèles retiennent ce dimanche, c’est que la rupture ne vient pas d’un conflit entre confessions, mais d’une décision unilatérale de l’État israélien invoquant des raisons militaires pour fermer un lieu de culte le jour le plus important de la liturgie chrétienne avant Pâques.
Al-Aqsa, le Saint-Sépulcre, et la question du précédent
La fermeture du Saint-Sépulcre ne se produit pas isolément. Depuis le début du ramadan, l’accès à la mosquée Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam, est sévèrement restreint. Les prières du vendredi ont été limitées à quelques dizaines de fidèles triés sur le volet. Les Églises chrétiennes, jusqu’ici, avaient réussi à maintenir un accès minimal à leurs lieux de culte en réduisant les cérémonies au strict nécessaire.
Le blocage de ce dimanche change la donne. Il envoie un signal clair : dans le contexte actuel de guerre, aucun lieu saint n’est à l’abri d’une fermeture soudaine, quelle que soit la communauté concernée. La convocation de l’ambassadeur israélien par l’Italie, pays dont le catholicisme imprègne la diplomatie, constitue un geste rare. La France, garante historique de la protection des chrétiens d’Orient depuis les Capitulations de 1536 entre François Ier et Soliman le Magnifique, se retrouve dans une position où sa parole de condamnation doit être suivie d’actes concrets pour garder sa crédibilité.
Nétanyahou a promis un « plan » pour la Semaine sainte. Les prochains jours diront si le Vendredi saint et le dimanche de Pâques se déroulent au Saint-Sépulcre ou dans un monastère de substitution. La messe de la Résurrection au tombeau du Christ, le 5 avril, sera le premier test.