Vingt minutes face à une caméra de NRK, la télévision publique norvégienne. C’est le temps que Mette-Marit, princesse héritière de Norvège, s’est accordé pour briser sept semaines de silence sur ses liens avec Jeffrey Epstein. L’interview, enregistrée jeudi et diffusée ce vendredi 20 mars, devait éteindre l’incendie. Elle l’a ravivé.
Des centaines d’emails entre 2011 et 2014
Fin janvier 2026, le département de la Justice américain a rendu publics des millions de documents issus des enquêtes sur Jeffrey Epstein, financier condamné en 2008 pour sollicitation de mineur à des fins sexuelles et retrouvé mort dans sa cellule en 2019. Parmi ces fichiers, des centaines d’échanges entre Epstein et la princesse héritière de Norvège, étalés de 2011 à 2014.
Le choc, en Norvège, a été immédiat. Mette-Marit, 52 ans, épouse du prince héritier Haakon depuis 2001, future reine du royaume scandinave, entretenait une correspondance suivie avec un délinquant sexuel condamné. Pire : elle avait séjourné dans sa résidence de Palm Beach, en Floride, en 2013.
Le Google qui change tout
Un email, plus que tous les autres, concentre le malaise. En 2011, soit trois ans après la condamnation d’Epstein, Mette-Marit lui écrit : « Googled u after last email. Agree didn’t look too good. » En français : « Je t’ai googlé après ton dernier email. D’accord, ça n’avait pas l’air terrible. »
Pendant l’interview diffusée sur NRK, la journaliste a rappelé qu’à cette époque, une simple recherche sur Wikipédia suffisait pour apprendre qu’Epstein était un agresseur sexuel condamné. La réponse de Mette-Marit : « Je ne m’en souviens pas, c’était il y a 15 ans, pour être honnête. »
Elle a ensuite maintenu qu’elle « ne savait pas qu’il était un délinquant sexuel ou un prédateur ». L’email de 2011, pourtant, suggère le contraire : elle avait lu des informations négatives à son sujet et a choisi de poursuivre la relation.
Un séjour en Floride et un « malaise » sans détails
La princesse a reconnu avoir passé plusieurs jours dans la propriété d’Epstein à Palm Beach en 2013, en l’absence de ce dernier. « Epstein était un ami proche d’une bonne amie à moi », a-t-elle expliqué pour justifier ce séjour, sans révéler l’identité de cette amie commune.
Elle a évoqué une « situation » survenue le dernier jour de son séjour qui l’avait mise « mal à l’aise », mais a refusé d’en dire davantage. Elle a précisé avoir téléphoné à son mari ce soir-là. Malgré cet épisode, elle a continué à écrire à Epstein pendant encore plusieurs mois.
« Je fais trop confiance aux gens, j’ai tendance à voir le meilleur en chacun », a-t-elle dit. « Mais j’ai aussi choisi de mettre fin à tout contact direct avec lui. C’est à cause d’épisodes comme celui-là. »
Le premier ministre lui avait mis la pression
Le silence de sept semaines n’a pas été un choix confortable. Le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre avait publiquement exigé des explications. La presse scandinave, NRK et VG en tête, a multiplié les révélations issues des fichiers du DOJ. Le palais royal a d’abord tenté un communiqué d’excuses évoquant un « manque de jugement », sans convaincre.
Selon un sondage publié par le quotidien VG en février 2026, 44 % des Norvégiens ne souhaitent plus que Mette-Marit devienne reine. Seuls 32,5 % la soutiennent encore dans ce rôle. Le reste est indécis, ce qui est en soi un signal dans un pays où la monarchie jouit habituellement d’une cote de confiance élevée : 80 % des Norvégiens se déclaraient favorables à la monarchie en 2022, selon un sondage Ipsos pour la chaîne TV 2.
Un fils en procès pour viol en parallèle
Le calendrier de cette interview n’est pas anodin. L’enregistrement a eu lieu jeudi 19 mars, dernier jour du procès pour viol de Marius Borg Høiby, le fils aîné de Mette-Marit issu d’une précédente relation. Le procès, ouvert début février, quelques jours seulement après la publication des fichiers Epstein impliquant sa mère, a alimenté une couverture médiatique sans précédent autour de la famille royale. Le verdict n’est pas attendu avant juin.
Mette-Marit a visiblement attendu la fin des audiences pour s’exprimer, évitant que ses déclarations n’interfèrent avec la procédure judiciaire de son fils.
La question de la future reine, désormais ouverte
La princesse héritière souffre de fibrose pulmonaire, une maladie chronique des poumons qui limite ses activités officielles depuis plusieurs années. Interrogée sur sa capacité à assumer le rôle de reine le jour où Haakon montera sur le trône, elle a été prudente : « Je vis avec une maladie grave. C’est elle qui décide, tout simplement, si je peux, d’une manière ou d’une autre, continuer à remplir le rôle que j’occupe. »
Son mari, assis à ses côtés pendant l’intégralité de l’interview, a exprimé son soutien : « Après plus de 25 ans de mariage, nous continuons à avancer ensemble. C’est notre projet commun. »
Le même schéma, de Londres à Oslo
L’affaire Mette-Marit s’inscrit dans une série de scandales royaux liés aux fichiers Epstein. En Grande-Bretagne, le prince Andrew a été arrêté après la publication de documents le reliant directement au réseau. Lord Mandelson, ancien ministre travailliste, a été interpellé à Londres avant d’être libéré sous caution. Le patron du Forum économique mondial de Davos a démissionné.
Dans chaque cas, le même schéma se répète : des personnalités publiques qui jurent n’avoir rien su, confrontées à des traces écrites prouvant le contraire. L’email de Mette-Marit, « Googled u after last email », rejoindra probablement la liste des phrases que l’affaire Epstein a rendu impossibles à oublier.
La Norvège, en attendant, regarde sa future reine avec des yeux différents. Le prochain sondage de confiance envers la monarchie, habituellement publié à l’automne, sera scruté comme jamais.