«Je donne le ballon à Thomas et je le vois qui rigole.» Matthieu Jalibert n’en revient toujours pas. Samedi soir, à la 82e minute d’un match qui avait échappé à tout scénario logique, Thomas Ramos a posé le ballon à 45 mètres des poteaux, pris son élan et expédié le XV de France vers un deuxième titre consécutif dans le Tournoi des Six Nations. Score final : 48-46. Treize essais. 78 728 spectateurs debout au Stade de France. Et un sourire en coin avant le coup de pied le plus lourd de la saison.
Treize essais, zéro temps mort
Le 120e Crunch avait promis du spectacle pour célébrer un siècle et vingt ans de rivalité entre les deux camps. Il a tenu parole au-delà du raisonnable. Dès la 7e minute, Louis Bielle-Biarrey a ouvert le score sur une passe au pied de Ramos, avant de doubler la mise six minutes plus tard grâce à une offrande de Jalibert. L’Angleterre, battue par l’Italie la semaine précédente, a répondu coup pour coup par Tom Roebuck (10e) et Cadan Murley (19e).
Le dernier quart d’heure de la première période a basculé côté anglais. Ollie Chessum (26e) puis Alex Coles (34e) ont percé une défense française poreuse, envoyant les Bleus aux vestiaires menés 24-27. Un essai de pénalité arraché juste avant la pause, doublé d’un carton jaune infligé à Ellis Genge, a maintenu les Tricolores dans la partie. Le doute, lui, s’installait dans les travées.
Bielle-Biarrey, des jambes et des records
Le retour sur la pelouse a d’abord souri aux Bleus. En supériorité numérique, Bielle-Biarrey a signé un triplé (42e), puis Théo Attissogbe a creusé l’écart (49e). Onze points d’avance. Le match semblait plié.
Il ne l’était pas. Une interception de Chessum sur une passe hasardeuse de Jalibert (51e) et l’entrée de Marcus Smith ont relancé l’Angleterre, revenue aux commandes (39-38). C’est à ce moment que Bielle-Biarrey a sorti le sprint qui restera dans les mémoires : 60 mètres plein axe, personne pour le rattraper, quatrième essai de la soirée (66e).
L’ailier bordelais de 22 ans comptabilise 29 essais en 27 sélections avec le XV de France. Il a marqué lors de dix matchs consécutifs dans le Tournoi, un record absolu, selon Rugbyrama. «Loulou, si tu lui déposes le ballon dans l’espace, c’est le casque rouge qui va marquer», a résumé Jalibert en conférence de presse, rapporte Rugbyrama.
96 points en deux matchs, un titre quand même
La performance de Bielle-Biarrey a masqué un problème que personne au sein du staff ne peut ignorer. En deux matchs, le XV de France a encaissé 96 points : 50 à Murrayfield contre l’Écosse, 46 samedi au Stade de France. Une équipe championne qui prend en moyenne 48 points par match sur ses deux dernières sorties, cela n’existe pas dans les annales récentes du Tournoi.
Steve Borthwick, le sélectionneur anglais, n’a pas caché son amertume après le coup de sifflet final. «Il y a eu plusieurs décisions dérangeantes», a-t-il lâché en conférence de presse en ciblant l’essai de pénalité accordé aux Français en fin de première période, rapporte Rugbyrama. Son équipe, après la gifle reçue à Rome contre l’Italie, a livré son meilleur rugby de la compétition au pire moment pour les Bleus.
Côté français, Antoine Dupont a préféré savourer. «On a la chance d’avoir le meilleur buteur du monde avec nous», a déclaré le capitaine en conférence de presse, rapporte Rugbyrama. «C’est tellement dur de gagner ce Tournoi. Il faut savourer.»
Thomas Ramos, lui, a reconnu la difficulté du moment avec le pragmatisme qui le caractérise. «Cette pénalité, elle est dans le top 3 et pas 3e», a-t-il confié au micro de France Télévisions, rapporte France Info. Avant d’ajouter : «On va profiter de cette victoire, mais pour la suite faudra se dire les choses parce qu’on ne peut pas prendre 50 points puis plus de 40. Sinon les titres, ce sera sans nous.»
Premier doublé en 19 ans, l’Australie en ligne de mire
Avec quatre victoires et une défaite, les Bleus décrochent leur premier doublé dans le Tournoi depuis l’enchaînement 2006-2007, rappelle France Info. À l’époque, Bernard Laporte dirigeait une équipe qui allait atteindre la demi-finale du Mondial sur son sol. La comparaison s’arrête là : la Coupe du monde 2027 se jouera en Australie, à l’automne.
L’effectif de Fabien Galthié dispose de dix-huit mois pour résoudre une équation qui saute aux yeux : comment combiner la puissance offensive de joueurs comme Bielle-Biarrey, Dupont ou Attissogbe avec une défense capable de résister aux All Blacks ou aux Springboks, qui ne ratent pas les occasions qu’offrent les Anglais ?
Jalibert, discret sur sa propre performance, a glissé un indice sur la mentalité du groupe. «J’ai senti l’équipe garder la confiance», a-t-il expliqué en zone mixte, rapporte Rugbyrama. «Quand les Anglais repassent devant à trois minutes de la fin, on se dit juste qu’il faut continuer à aller chercher le match.»
Ce caractère, cette capacité à ne pas lâcher quand tout vacille, c’est peut-être la ressource la plus précieuse que les Bleus emporteront vers Sydney. Le talent individuel peut compenser beaucoup de failles dans un Tournoi à cinq matchs. Dans un Mondial à élimination directe, une défense qui encaisse 46 points ne pardonne qu’une seule fois. La prochaine échéance internationale tombe en novembre, avec la tournée d’automne. Galthié a sept mois pour trouver l’équilibre entre le génie et la rigueur.
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