1h50 du matin, heure locale, vendredi 27 février. Des explosions secouent Kaboul. Des avions de combat pakistanais viennent de larguer leurs bombes sur la capitale afghane. La défense antiaérienne afghane riposte immédiatement, selon le correspondant d’Al Jazeera sur place. Une deuxième vague de frappes suit peu après.

C’est la première fois depuis la prise de pouvoir des talibans en 2021 que la capitale afghane subit des bombardements d’une armée étrangère. Le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, ne laisse planer aucun doute sur les intentions d’Islamabad : « Notre patience est à bout. C’est désormais une guerre ouverte. »

133 contre 55 : la guerre des chiffres

Chaque camp avance ses propres bilans, et les écarts sont vertigineux. Le ministre pakistanais de l’Information, Attaullah Tarar, affirme que 133 combattants talibans afghans ont été tués dans les frappes pakistanaises, rapporte Al Jazeera. Neuf positions talibanes auraient été capturées, 27 détruites. Kaboul, Kandahar et la province de Paktia figurent parmi les cibles visées.

Côté afghan, le porte-parole adjoint du gouvernement taliban, Hamdullah Fitrat, avance un bilan de 55 soldats pakistanais tués, dont 23 corps ramenés en Afghanistan. Des prisonniers auraient également été faits. Le porte-parole principal, Zabihullah Mujahid, revendique la capture de multiples installations militaires pakistanaises le long de la frontière, dans cinq provinces, selon Deutsche Welle.

Le Pakistan, de son côté, conteste catégoriquement ces pertes. Islamabad ne reconnaît que deux soldats tués et trois blessés, d’après DW. Les bilans réels restent invérifiables à ce stade.

La ligne Durand, 2 611 kilomètres de poudrière

Pour comprendre cette escalade, il faut remonter à la frontière elle-même. La ligne Durand, tracée en 1893 par les Britanniques, s’étire sur 2 611 kilomètres entre les deux pays. L’Afghanistan ne l’a jamais reconnue officiellement, ce qui constitue une source de friction permanente depuis plus d’un siècle.

Les tensions actuelles ont pris un virage brutal en octobre 2025, quand des affrontements le long de cette frontière ont fait plus de 70 morts des deux côtés, rapporte la BBC. Depuis, les passages terrestres sont restés largement fermés. Le Qatar et la Turquie ont obtenu un cessez-le-feu temporaire, suivi de plusieurs rounds de négociations. L’Arabie saoudite a réussi ce mois-ci à négocier la libération de trois soldats pakistanais capturés en octobre. Rien n’y a fait : aucun accord durable n’a vu le jour.

Dimanche 22 février, le Pakistan a mené des frappes aériennes à l’intérieur du territoire afghan, revendiquant 70 combattants tués. Kaboul a dénoncé des victimes civiles. Mardi, des tirs transfrontaliers ont été échangés sans faire de victimes. Jeudi soir, les forces afghanes ont lancé des attaques contre des positions pakistanaises, tuant selon une source militaire afghane 10 soldats et capturant 13 avant-postes. Le Pakistan a alors déclenché les bombardements de la nuit.

Deux visions irréconciliables

Au coeur du conflit se trouve une accusation récurrente d’Islamabad : Kaboul laisserait le TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan, les « talibans pakistanais ») utiliser le territoire afghan comme base arrière pour mener des attaques au Pakistan. Les talibans afghans nient toute complicité, mais le TTP partage une idéologie profonde avec le gouvernement de Kaboul, même s’il s’agit formellement d’un mouvement distinct.

Le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, a publié un communiqué dans lequel il affirme qu’Islamabad « a toujours cherché la paix », mais que les forces armées « affronteront fermement toute agression ». « Le peuple pakistanais et ses forces armées sont pleinement préparés à protéger la sécurité, la souveraineté et l’intégrité territoriale de la nation », précise le texte, selon Al Jazeera.

Le gouvernement taliban, lui, présente ses opérations comme une réponse légitime aux « rébellions et insurrections répétées de l’armée pakistanaise ». Le ministère afghan de la Défense confirme des opérations en cours dans cinq provinces frontalières.

Deux puissances nucléaires dans l’engrenage

Le Pakistan dispose de l’arme nucléaire, ce qui ajoute une dimension stratégique préoccupante à cette escalade, même si l’usage de telles armes contre un voisin non nucléaire reste hautement improbable. La vraie menace réside dans l’instabilité régionale. L’Afghanistan, déjà plongé dans une crise humanitaire majeure depuis le retrait américain de 2021, voit sa situation se dégrader encore.

Les répercussions dépassent les deux pays. L’Inde, qui a récemment développé ses relations avec le gouvernement taliban, observe avec attention, selon Al Jazeera. La Chine, qui partage une courte frontière avec l’Afghanistan et entretient des relations étroites avec Islamabad, pourrait être amenée à jouer un rôle de médiateur.

L’absence de réaction des puissances occidentales dans les premières heures du conflit est notable. Washington, qui a retiré ses troupes d’Afghanistan en 2021 après vingt ans de présence, n’avait pas réagi officiellement au moment de la rédaction de cet article.

Un cessez-le-feu semble lointain

Les médiations successives du Qatar, de la Turquie et de l’Arabie saoudite n’ont pas permis de désamorcer la crise. Les passages frontaliers fermés depuis octobre étranglent le commerce entre les deux pays. L’escalade de cette nuit rend tout dialogue à court terme peu probable. Le prochain round de négociations, s’il a lieu, devra aborder la question du TTP, un sujet sur lequel ni Kaboul ni Islamabad ne semblent prêts à céder du terrain.