Trois entreprises sur quatre proposent déjà le télétravail dans l’État du Victoria, en Australie. Le gouvernement local a pourtant décidé de l’inscrire dans la loi. À compter du 1er septembre 2026, tous les salariés qui peuvent « raisonnablement » travailler à domicile auront droit à deux jours par semaine hors du bureau, quelle que soit la taille de leur employeur.

Aucun État au monde n’était allé aussi loin. Les Pays-Bas ont ouvert la voie en 2023 en instaurant un droit de demander le travail à distance, que l’employeur peut refuser s’il le justifie. L’Australie fédérale a suivi en août 2024 avec le droit à la déconnexion en dehors des heures de travail. Le Victoria franchit un cap supplémentaire : le télétravail n’est plus une faveur à négocier, c’est un droit garanti.

Le patronat dénonce un « abus de pouvoir »

La riposte patronale a été immédiate. Tim Piper, directeur de l’Australian Industry Group, a qualifié la mesure de « pur théâtre politique » et d’« abus de pouvoir flagrant », rapporte BFM TV. Paul Guerra, à la tête de la Chambre de commerce et d’industrie du Victoria, a prévenu que certaines entreprises pourraient quitter l’État pour des juridictions moins contraignantes.

Du côté de la restauration, le ton monte encore. Wes Lambert, directeur général de l’Association australienne des restaurants et cafés, a jugé l’annonce « déconnectée de la réalité », déplorant « l’incompréhension du gouvernement quant au fonctionnement de l’économie », selon le Times. Le grief central : la loi creuse un fossé entre les salariés de bureau, qui profitent du dispositif, et ceux de terrain. Les serveurs, les ouvriers, les soignants ne peuvent pas travailler depuis leur canapé. La loi leur offre zéro avantage, tout en leur rappelant que d’autres y ont droit.

75 % des entreprises le font déjà, alors pourquoi légiférer ?

C’est la question que posent les détracteurs. Selon une enquête de la Chambre de commerce du Victoria publiée en octobre, trois entreprises sur quatre offrent déjà des modalités de travail flexibles et 63 % d’entre elles disposent d’une politique de télétravail formalisée. À quoi bon ajouter une contrainte légale si le marché a déjà tranché ?

La Première ministre travailliste Jacinta Allan a avancé deux réponses, rapporte BFM TV. La première touche aux inégalités d’accès. « Si vous pouvez travailler à domicile pour une petite entreprise, vous méritez les mêmes droits qu’une personne travaillant pour une grande banque », a-t-elle déclaré. Dans les grandes entreprises, le télétravail est acquis. Dans les PME, il dépend souvent du bon vouloir d’un patron unique, sans syndicat ni convention sectorielle pour peser dans la balance.

La seconde raison est politique. L’opposition libérale avait proposé en 2025 de réduire le télétravail des fonctionnaires, avant de reculer face au tollé. Le gouvernement travailliste a cadré la loi comme un bouclier : « Partout au pays, les libéraux prévoient de mettre fin au télétravail et d’obliger les gens à retourner au bureau », affirme le communiqué officiel. Le texte vise autant à protéger un acquis qu’à marquer une ligne politique claire.

Le retour au bureau, tendance mondiale inversée

Le Victoria légifère à rebours de la tendance mondiale. Les grandes entreprises rappellent leurs troupes. Stellantis a annoncé en février un retour au présentiel intégral, selon BFM TV. Aux États-Unis, Amazon, JPMorgan et Goldman Sachs imposent cinq jours au bureau depuis 2024. Dell a supprimé le statut de télétravailleur pour ses cadres fin 2024.

En France, l’approche reste celle du dialogue social. Le droit à la déconnexion existe depuis 2017 dans le Code du travail (loi El Khomri), et l’Accord national interprofessionnel de 2020 fixe un cadre sur le télétravail. Mais aucun texte ne garantit de jours à domicile : c’est l’employeur qui tranche. D’après BFM TV, seule une entreprise française sur dix a réduit ou supprimé le télétravail en 2025. Les neuf autres maintiennent le dispositif sans que la loi les y oblige.

La différence avec le modèle du Victoria tient à un renversement de la charge de la preuve. Dans la loi australienne, c’est l’entreprise qui doit démontrer que le travail à distance est « déraisonnablement » impraticable. Le salarié n’a plus à justifier sa demande. En France et aux Pays-Bas, le rapport de force reste inverse.

PME : un délai, pas une exemption

Pour atténuer le choc, le gouvernement du Victoria a échelonné l’entrée en vigueur. Les entreprises de plus de 15 salariés doivent se conformer au 1er septembre 2026. Les plus petites disposeront d’un an supplémentaire, jusqu’au 1er juillet 2027, pour adapter leurs procédures internes.

L’option d’une exemption totale pour les petites structures avait été envisagée pendant les consultations. Elle a été abandonnée. Toutes les entreprises seront concernées, de la startup de cinq personnes au géant minier.

L’emploi des femmes comme argument économique

Jacinta Allan a aussi présenté la loi comme un outil de politique économique. Le télétravail garanti réduirait les freins à l’emploi des femmes, et particulièrement des jeunes mères, en diminuant les temps de trajet et les frais de garde. « Le télétravail est avantageux pour les familles car il permet de gagner du temps et de l’argent, et il encourage davantage de parents à travailler », a-t-elle déclaré selon le Times.

Le débat sur le lien entre télétravail et productivité reste ouvert. Plusieurs analyses relayées par l’OCDE indiquent que le travail hybride, deux ou trois jours de présence au bureau, n’affecte pas la performance mesurée. Le télétravail intégral, cinq jours sur cinq, provoque en revanche un recul dans les secteurs où la collaboration informelle pèse lourd. Le Victoria a visiblement opté pour le point d’équilibre : deux jours à la maison, trois au bureau.

Un précédent que les syndicats européens vont brandir

En France, les partenaires sociaux doivent rouvrir les discussions sur le télétravail courant 2026. Le précédent australien leur fournit un argument concret et un modèle chiffré. Pour la première fois, un gouvernement affirme que travailler depuis chez soi n’est pas un privilège accordé par l’employeur, mais un droit inscrit dans la loi. Le texte doit encore être voté par le parlement du Victoria, mais la majorité travailliste rend son adoption quasi certaine.