Quatre astronautes, une fusée de 98 mètres et une fenêtre de tir qui ne dure que quelques heures. La NASA a confirmé jeudi 12 mars que la mission Artemis II visait un décollage le 1er avril depuis le Centre spatial Kennedy en Floride. Si le calendrier tient, ce sera le premier vol habité au-delà de l’orbite terrestre depuis décembre 1972, quand l’équipage d’Apollo 17 avait quitté la surface lunaire pour la dernière fois.
Un demi-siècle sans sortir du voisinage terrestre
Le dernier humain à avoir vu la Lune de près s’appelle Eugene Cernan. Il a grimpé dans le module de commande d’Apollo 17 le 14 décembre 1972. Depuis, personne n’a dépassé l’orbite basse terrestre, celle où tournent la Station spatiale internationale et les satellites, à quelques centaines de kilomètres d’altitude. Cinquante-trois ans de pause.
La mission Artemis II va rompre ce long silence. Trois astronautes américains, Reid Wiseman, Victor Glover et Christina Koch, accompagnés du Canadien Jeremy Hansen, passeront dix jours dans la capsule Orion pour contourner la Lune et revenir sur Terre. Pas d’alunissage prévu : le vol est un test grandeur nature avant les missions qui poseront des humains sur le sol lunaire à partir de 2028.
L’équipage porte en lui plusieurs premières historiques. Victor Glover deviendra la première personne noire à s’éloigner autant de la Terre. Christina Koch sera la première femme à atteindre les parages de la Lune. Jeremy Hansen, lui, sera le premier non-Américain à naviguer aussi loin dans l’espace. Trois records pour un seul vol, qui rappellent à quel point l’espace profond est resté un territoire étroit depuis un demi-siècle.
La fusée est encore dans son hangar à trois semaines du tir
Le calendrier reste serré. La fusée SLS (Space Launch System) est toujours stockée dans le Vehicle Assembly Building de la NASA après y avoir été ramenée pour réparer un problème de circuit d’hélium détecté lors d’essais. Les ingénieurs affirment avoir corrigé le dysfonctionnement et prévoient de déplacer l’engin vers le pas de tir la semaine du 19 mars, selon l’agence spatiale américaine.
« Nous sommes en bonne voie pour un lancement dès le 1er avril, et nous travaillons vers cette date », a déclaré Lori Glaze, responsable du programme, lors d’une conférence de presse au Centre spatial Kennedy, rapporte Deutsche Welle. Elle a tempéré aussitôt : « C’est un vol d’essai, il comporte des risques. »
Surprise technique : la NASA a renoncé à mener une dernière simulation de remplissage des réservoirs avant le décollage. Deux tests en conditions réelles ont déjà été réalisés ces dernières semaines, et les équipes estiment qu’un troisième n’apporterait rien de plus. « Les équipes ne pensaient pas qu’un nouveau remplissage apporterait grand-chose », a précisé Lori Glaze. Une décision qui ne fait pas l’unanimité parmi les spécialistes de sécurité spatiale.
Quatre tentatives en six jours, pas une de plus
La mécanique céleste impose ses règles. La trajectoire de retour libre, celle qui ramène la capsule vers la Terre par la seule gravité en cas de panne moteur, n’est possible qu’à des moments très précis. La première fenêtre s’ouvre le 1er avril à 18 h 24 heure locale de Floride (22 h 24 UTC), environ 90 minutes avant le coucher du soleil. D’autres créneaux suivent les 2, 3, 4, 5 et 6 avril, mais la NASA ne pourra tenter le lancement que quatre fois au total sur cette période, selon Sciences et Avenir qui relaie les précisions de l’agence.
Si aucune fenêtre ne convient, il faudra attendre le 30 avril, voire début mai. Un report qui ajouterait un mois supplémentaire à une mission déjà criblée de retards : Artemis II devait initialement décoller en novembre 2024, puis en septembre 2025, avant d’être repoussée à février 2026, puis à avril. La raison principale : un problème récurrent avec le circuit d’hélium et un moteur RS-25 remplacé en urgence au printemps 2025.
93 milliards de dollars et la Chine aux trousses
Le programme Artemis pèse 93 milliards de dollars de dépenses cumulées entre 2012 et 2025, selon un audit de l’inspecteur général de la NASA. Un chiffre qui dépasse largement le budget total du programme Apollo ajusté à l’inflation (environ 50 milliards de dollars actuels). Le module de service européen, fabriqué par Airbus Defence and Space pour le compte de l’Agence spatiale européenne (ESA), représente la principale contribution européenne au projet.
La rivalité avec Pékin pèse sur le calendrier. La Chine vise un alunissage habité avant 2030 et progresse vite : la sonde Chang’e 6 a ramené des échantillons de la face cachée de la Lune en juin 2024, une première mondiale. Le programme chinois avance avec régularité là où la NASA accumule les glissements. Chaque mois de retard sur Artemis raccourcit l’avance technologique américaine, un argument que les partisans du programme utilisent pour justifier les budgets colossaux devant le Congrès.
La capsule qui doit encaisser 40 000 km/h
L’équipage ne s’approchera qu’à environ 10 300 kilomètres de la surface lunaire. Artemis I, la mission robotisée de novembre 2022, était passée bien plus près, à 130 kilomètres. La différence tient à la trajectoire : Artemis II suit un profil de retour libre conçu pour maximiser la sécurité de l’équipage lors de ce premier vol habité. La Lune apparaîtra tout de même aux yeux des astronautes « à peu près comme un ballon de basket tenu à bout de bras », selon les termes de la NASA.
Au retour, la capsule Orion percutera l’atmosphère terrestre à près de 40 000 km/h. C’est la vitesse la plus élevée jamais atteinte par un vaisseau transportant des humains. Le bouclier thermique, repensé après des anomalies constatées lors d’Artemis I, sera mis à l’épreuve dans des conditions réelles pour la première fois. L’amerrissage est prévu dans l’océan Pacifique vers le 10 avril. Un navire de l’US Navy de classe San Antonio assurera la récupération de la capsule et de son équipage.
Si Artemis II se déroule sans accroc, la suite s’accélère. Artemis III, prévue mi-2027, doit tester les opérations orbitales. Artemis IV, début 2028, posera les deux premiers humains sur la Lune depuis un demi-siècle. L’atterrisseur sera le Starship de SpaceX, un choix qui génère autant de débats techniques que le budget total du programme. La prochaine étape concrète : le 19 mars, quand la fusée SLS quittera son hangar pour rejoindre le pas de tir. C’est là que la mission cessera d’être un calendrier pour devenir un compte à rebours.