Le 6 mars, le Pentagone diffusait fièrement la vidéo d’une explosion spectaculaire en pleine jungle équatorienne. Selon Washington et Quito, un camp d’entraînement de narcotrafiquants venait d’être réduit en cendres. Trois semaines plus tard, une enquête du New York Times raconte une tout autre histoire : les bombes sont tombées sur une exploitation laitière, et les ouvriers agricoles décrivent des séances de torture.

Une vidéo triomphale, un timing parfait

Tout commence sur X, l’ancien Twitter, où Sean Parnell, assistant secrétaire à la Défense des États-Unis, publie les images de frappes aériennes ciblées dans le nord de l’Équateur. La cible officielle : un « complexe d’approvisionnement narcoterroriste » situé à San Martín, un village reculé de la province de Sucumbíos, près de la frontière colombienne. Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, surenchérit dans la foulée sur le même réseau social : l’armée américaine « bombarde désormais les narcoterroristes sur terre », écrit-il.

Le timing n’a rien d’anodin. Le lendemain, Washington accueille le sommet « Bouclier des Amériques », une initiative lancée par Donald Trump pour fédérer dix-sept pays d’Amérique latine dans une coalition militaire contre les cartels. L’opération en Équateur sert de carte de visite, la preuve que cette alliance produit déjà des résultats concrets. Le président équatorien Daniel Noboa, qui a déclaré un « conflit armé intérieur » contre les gangs en janvier 2024, figure parmi les invités d’honneur.

Sur place, une ferme et des vaches

Sauf que sur le terrain, la réalité ne colle pas au communiqué. Selon l’enquête de terrain du New York Times, publiée le 24 mars, le site bombardé n’était pas un centre d’entraînement clandestin, mais une exploitation laitière appartenant à un agriculteur local prénommé Miguel. Les journalistes se sont rendus à San Martín, ont interrogé le propriétaire, quatre ouvriers agricoles, des avocats spécialisés en droits humains et plusieurs habitants du village.

Tous racontent la même chose : il n’y avait ni armes, ni drogue, ni combattants sur les lieux. Juste du bétail, des pâturages et une infrastructure agricole modeste. Le New York Times note un détail troublant : contrairement aux usages lors de la saisie d’un camp de trafiquants, aucune image d’armes ou de drogue retrouvées sur place n’a été communiquée par les autorités après l’opération. L’armée équatorienne n’a montré que les flammes.

Des ouvriers agricoles décrivent des actes de torture

Le volet le plus grave de l’enquête concerne le traitement des civils présents sur les lieux. Les ouvriers agricoles interrogés par le quotidien américain affirment avoir été brutalisés par des soldats équatoriens venus sécuriser le terrain avant le passage des hélicoptères. Plusieurs décrivent des coups de crosse, des tentatives de strangulation et des décharges électriques infligées lors d’interrogatoires improvisés. Selon La Dépêche, qui a relayé l’enquête en France, ces témoignages dessinent un schéma qui va bien au-delà d’une simple erreur de ciblage.

Ni Washington ni Quito n’ont pour l’instant répondu aux conclusions du New York Times. Le Pentagone, qui avait initialement déclaré avoir « exécuté une action ciblée » à la demande de l’Équateur, semble avoir joué un rôle plus limité qu’annoncé. Quatre personnes au fait de l’opération, dont trois s’exprimant sous couvert d’anonymat, ont indiqué au quotidien que les troupes américaines n’avaient pas directement participé aux frappes visibles dans la vidéo.

Un sommet qui avait besoin d’un trophée

L’armée équatorienne, de son côté, maintient sa version. Selon son communiqué officiel, le site visé appartenait aux « Comandos de la Frontera », une organisation criminelle active à la frontière colombienne. L’état-major affirme que l’infrastructure servait de zone de repos pour leur chef, surnommé « Mono Tole », et de centre d’entraînement pour une cinquantaine de combattants. Des missions de reconnaissance préalables auraient permis de confirmer des « activités illicites ».

Mais le contexte politique jette une ombre sur ces affirmations. Le sommet « Bouclier des Amériques » représentait un moment clé pour l’administration Trump, qui cherche à démontrer l’efficacité de sa stratégie antidrogue en Amérique latine. L’opération de San Martín offrait une démonstration de force idéale, pile au bon moment. À noter : le Mexique, le Brésil et la Colombie, trois poids lourds de la région et les principaux pays concernés par le trafic de drogue, n’ont pas participé au sommet.

Un précédent qui interroge la stratégie antidrogue américaine

Cette affaire dépasse le simple incident diplomatique. Elle pose la question de la fiabilité du renseignement militaire dans les opérations antidrogue menées en partenariat avec des pays latino-américains. Depuis que l’Équateur a autorisé les forces américaines à opérer sur son territoire en 2024, plusieurs opérations conjointes ont été conduites, principalement contre les réseaux de transit de cocaïne. Mais la destruction d’une exploitation agricole, présentée comme un succès retentissant, pourrait fragiliser cette coopération naissante.

L’affaire rappelle d’autres épisodes controversés de la « guerre contre la drogue » en Amérique latine. En Colombie, le scandale des « faux positifs », où des milliers de civils ont été tués par l’armée puis présentés comme des guérilleros, a marqué durablement la confiance entre les forces armées et les populations rurales. En Bolivie et au Pérou, des campagnes d’éradication de la coca ont régulièrement frappé des exploitations agricoles légitimes.

Le gouvernement équatorien fait face à un dilemme. Daniel Noboa, dont la popularité repose en grande partie sur sa posture ferme contre les gangs, ne peut pas se permettre d’admettre une bavure aussi embarrassante, surtout devant son allié américain. Mais les témoignages recueillis par le New York Times, s’ils se confirment, pourraient donner lieu à des poursuites judiciaires, notamment sur les allégations de torture. La prochaine session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, prévue en juin à Genève, pourrait être l’occasion pour des organisations non gouvernementales de soulever le cas de San Martín.