Sept dépassements en huit mois, dont un pic à deux fois la limite autorisée en septembre 2025. L’usine historique de Le Creuset, à Fresnoy-le-Grand dans l’Aisne, a rejeté du cadmium, un métal classé cancérigène certain par les autorités sanitaires, dans ses eaux usées bien au-delà des seuils réglementaires. La préfecture a pris un arrêté d’urgence en février. Le parquet de Laon, lui, a ouvert une enquête préliminaire.
Pour une marque synonyme de cuisine familiale et de tradition française, le choc est rude. Le Creuset vend ses cocottes en fonte émaillée dans quatre-vingts pays. Ses produits trônent dans des millions de foyers. Et c’est précisément l’émail coloré, celui qui fait la signature visuelle de la marque, qui pose problème.
Sept alertes ignorées en huit mois
Tout part d’une enquête du journal L’Union, publiée fin mars. La préfecture de l’Aisne confirme : entre février et octobre 2025, la station d’épuration industrielle de la fonderie de Fresnoy-le-Grand a dépassé la teneur maximale en cadmium à sept reprises. Le pic de septembre a atteint le double du seuil autorisé.
C’est la première fois qu’un arrêté préfectoral prévoyant des mesures d’urgence vise cette usine, précise un porte-parole de la préfecture. Le Creuset produit à Fresnoy-le-Grand depuis 1925, soit un siècle d’activité sur ce site. La fonderie emploie plusieurs centaines de salariés et reste le berceau industriel du groupe.
L’entreprise a réagi en cessant immédiatement le déversement de poussières fines dans sa station d’épuration et en mettant en place une procédure de traçabilité depuis janvier 2026. La production n’a pas été suspendue. Des contrôles inopinés sont prévus dans l’année pour déterminer si les dépassements relevaient d’un incident ponctuel ou d’un défaut structurel.
L’émail extérieur en ligne de mire
Le Creuset utilise le cadmium uniquement dans les pigments de l’émail extérieur de certaines couleurs. Ce métal permet aux teintes de résister à des températures extrêmes sans perdre leur éclat. L’entreprise assure, dans un communiqué transmis le 2 avril, que le cadmium est « encapsulé dans la structure vitreuse de l’émail extérieur » et « n’entre pas en contact avec les aliments », l’émail intérieur ayant une composition différente.
Sur la question des boues industrielles, autre sujet sensible, Le Creuset affirme qu’elles « n’ont jamais fait l’objet d’épandage » sur des terres agricoles, étant traitées par des prestataires agréés. La préfecture n’a pas contredit ce point.
Le problème n’est pas dans la cocotte, mais dans ce qui sort de l’usine. Les eaux usées contaminées finissent dans le milieu aquatique local. Et le cadmium ne se dégrade pas : il s’accumule dans les sédiments, remonte la chaîne alimentaire et persiste pendant des décennies.
Un Français sur deux déjà surexposé
L’affaire tombe au pire moment pour l’industrie. Fin mars, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié un rapport alarmant : près de la moitié de la population française présente des niveaux d’exposition au cadmium supérieurs aux valeurs sanitaires de référence. La source principale reste l’alimentation, via les sols agricoles, les engrais et les boues de stations d’épuration.
Le cadmium est classé cancérigène, mutagène et toxique pour la reproduction. Cancérigène certain pour le poumon par inhalation, il est aussi suspecté de favoriser les cancers du pancréas, de la vessie, de la prostate et du sein, selon l’Anses. A dose chronique, il attaque les reins et fragilise les os. Son élimination par l’organisme prend entre dix et trente ans.
En Europe, la réglementation sur le cadmium dans les aliments s’est durcie en 2021, avec des seuils abaissés pour le chocolat, les légumes-feuilles et les céréales. La France, elle, a interdit les engrais contenant plus de 60 mg/kg de cadmium depuis 2022, un seuil que l’Union européenne tarde à harmoniser.
Le parquet entre dans la danse
Parallèlement à la mise en demeure préfectorale, le parquet de Laon a ouvert une enquête préliminaire, selon les informations de L’Union. Les deux procédures sont indépendantes. L’une est administrative, l’autre judiciaire. La première peut imposer des travaux et des amendes ; la seconde peut déboucher sur des poursuites pénales.
Le Creuset n’est pas la première entreprise prise dans l’engrenage du cadmium en France. En 2019, l’usine de zinc Nyrstar à Auby (Nord) avait fait l’objet de mesures similaires après des contaminations de sols agricoles environnants. Le contentieux avait traîné pendant des années.
Le Creuset réalise un chiffre d’affaires estimé à plus de 300 millions d’euros par an. L’entreprise, passée sous le contrôle du fonds d’investissement KKR en 2016, a multiplié les ouvertures de boutiques et les collaborations design, se positionnant comme une marque premium. Cette image soigneusement construite pourrait pâtir de l’affaire.
Cent ans d’histoire et un virage à négocier
L’usine de Fresnoy-le-Grand a été fondée en 1925 par deux industriels belges, Armand Desaegher et Octave Aubecq. Ils avaient choisi l’Aisne pour sa proximité avec les mines de fer et les gisements de sable. Un siècle plus tard, la fonderie reste le seul site de production de fonte du groupe. Les autres usines, en Thaïlande, au Portugal et en Afrique du Sud, se concentrent sur d’autres gammes.
Les contrôles inopinés prévus en 2026 diront si les rejets de cadmium relevaient d’un dysfonctionnement corrigé ou d’un problème plus profond. L’enquête judiciaire, elle, suivra son propre calendrier. Le Creuset a jusqu’ici coopéré avec les services de l’Etat, selon la préfecture. Reste à voir si cette coopération suffira à éteindre l’incendie réputationnel qui couve.