Deux meetings, deux noms à consonance juive déformés, une comparaison avec le fondateur du Front national. En cinq jours, Jean-Luc Mélenchon a déclenché une crise qui dépasse le simple lapsus et menace les candidats de La France insoumise à trois semaines des municipales.

Epstein jeudi, Glucksmann dimanche

Tout commence le 26 février à Lyon. Venu soutenir les candidats LFI aux municipales, le chef de file « insoumis » s’attarde une vingtaine de secondes sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein, le pédocriminel américain dont les relations avec les milieux politiques et économiques continuent de faire scandale. « Sauf s’il s’agit de l’affaire [èpchtaïne]. Ah, je voulais dire [èpstine], pardon. Ça fait plus russe, [èpstine], hein… » La salle rit. Il poursuit : « Alors maintenant vous direz [ènnstine] au lieu d'[ènnchtaïne], [frankenstine] au lieu de [frankenchtaïne]. »

Le passage, filmé et partagé sur les réseaux sociaux, provoque une réaction immédiate du président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). « Un élève de cinquième sait qu’en anglais « Epstein » se prononce « Epstine ». Voir dans cette prononciation une manipulation est un délire complotiste aux vrais relents antisémites », écrit Yonathan Arfi sur X, comme le rapporte Le Monde.

Cinq jours plus tard, le 1er mars à Perpignan, rebelote. Cette fois, c’est l’eurodéputé Raphaël Glucksmann dont le nom est modifié en plein discours : « M. Glucksmann et je ne sais qui encore, Glucksmann pardon…, après j’en ai pour des heures. » La première prononciation, « Glucksman », diffère de la seconde, « Glucksmane ».

Glucksmann dégaine la comparaison Le Pen

Lundi 2 mars sur Franceinfo, Raphaël Glucksmann a choisi des mots lourds de sens. « Il est devenu le Jean-Marie Le Pen de notre époque », a déclaré l’eurodéputé cofondateur de Place publique, faisant référence au fondateur du Front national qui avait un jour rebaptisé l’écologiste Daniel Cohn-Bendit en « Con-Bandit ».

« Ce mélange de trublion et de clown qui joue avec les pires codes de l’extrême droite française et de l’antisémitisme », a-t-il ajouté, selon Le Monde. « On ne joue pas sur des noms à consonance juive ou à consonance étrangère. Ce n’est pas la tradition de la République. » L’eurodéputé a affirmé qu’une alliance électorale avec LFI était « désormais impossible ».

Macron, le CRIF, le gouvernement : tir groupé

La séquence Epstein avait déjà provoqué un tir nourri bien avant l’épisode Glucksmann. Emmanuel Macron a repartagé sur X un extrait de son discours du 15 février dans lequel il dénonçait « l’antisémitisme d’extrême gauche », rapporte Le Monde. La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a dénoncé dans Le Figaro ce qu’elle qualifie de « dérives antisémites assumées au grand jour ».

La convergence des réactions, de la droite à la gauche sociale-démocrate en passant par les institutions communautaires, illustre un isolement croissant de LFI sur cette question. Même au sein de la Nupes puis du Nouveau Front populaire, les prises de distance se sont multipliées depuis le 7 octobre 2023 et les positions jugées ambiguës de Mélenchon sur le conflit israélo-palestinien.

Un mea culpa inédit sous pression

Quelques heures après l’intervention de Glucksmann sur Franceinfo, Jean-Luc Mélenchon a publié un message sur X. « J’ai déformé par erreur beaucoup de noms dans ce discours : celui de notre candidat Mickaël Idrac, de Violette Spillebout, de Raphaël Glucksmann, de Clinton et de Trump. Celui de Glucksmann provoque des réactions alors même que j’ai rectifié sur-le-champ. J’en suis le premier désolé, pensant à ceux que cela blesse. Je retiens la leçon. On ne m’y reprendra pas. »

C’est une première. Sur ce type de polémique, Mélenchon répondait encore la semaine précédente que « l’antisémitisme est du côté de ceux qui veulent tout ramener à ce sujet ». Le revirement, inédit dans sa forme, traduit la pression interne exercée par des cadres et des candidats LFI qui redoutent les effets concrets sur la campagne municipale.

Du côté de LFI, plusieurs cadres ont défendu leur leader. Le coordinateur Manuel Bompard a qualifié la polémique de « manipulation politique grossière » sur X. Le député Mathilde Panot a rappelé que Mélenchon avait « rectifié immédiatement » la prononciation et que « transformer un lapsus en accusation d’antisémitisme, c’est banaliser le vrai antisémitisme ». L’entourage du tribun insiste sur le fait qu’il a aussi déformé les noms de Clinton, Trump et de son propre candidat Idrac lors du même discours.

Les municipales dans la ligne de mire

À moins de deux semaines du premier tour, prévu le 15 mars, les candidats LFI sur le terrain mesurent les conséquences. Chaque porte-à-porte risque de se transformer en discussion sur les propos du chef de file plutôt que sur le programme local. Le phénomène n’est pas nouveau : lors des législatives de 2022, les positions de Mélenchon sur l’antisémitisme avaient pesé sur les scores de certains candidats « insoumis », selon des analyses de l’Ifop publiées à l’époque.

La comparaison avec Jean-Marie Le Pen, aussi brutale soit-elle, s’inscrit dans un schéma documenté. Le fondateur du Front national avait construit une partie de sa notoriété sur des provocations verbales calculées qui avaient fini par rendre inaudible le reste de son discours politique. Mélenchon, qui se revendique comme le candidat de la gauche populaire, se retrouve enfermé dans un débat identitaire qui éclipse ses positions sur le pouvoir d’achat ou les services publics.

Le scrutin des 15 et 16 mars dira si cette séquence a pesé dans les urnes. D’ici là, le premier défi des candidats LFI sera de ramener la conversation sur les enjeux locaux, dans un contexte où la crise au Moyen-Orient et les polémiques nationales accaparent déjà l’attention des électeurs.