Six jours de grève, le quinzième débrayage depuis mars 2023. Ce mardi 7 avril, des milliers de médecins hospitaliers anglais ont cessé le travail. De l’autre côté, 6,13 millions de patients attendent un rendez-vous, certains depuis plus d’un an.

Un bras de fer qui dure depuis trois ans

Le syndicat British Medical Association (BMA) réclame une revalorisation salariale de 26 % étalée sur plusieurs années, pour compenser l’érosion du pouvoir d’achat accumulée depuis 2008. L’offre du gouvernement, jugée insuffisante, prévoyait une hausse moyenne de 4,9 % pour l’exercice 2026-2027. Le problème : l’inflation mesurée par l’indice RPI atteint 3,6 % sur les douze derniers mois, selon l’Office for National Statistics. Accepter cette proposition revenait, pour les internes, à perdre encore du terrain.

Les négociations ont achoppé sur un point précis. La BMA exigeait que la totalité de la revalorisation soit versée dès cette année. Le ministère de la Santé voulait l’étaler sur trois ans. Les discussions ont été rompues fin mars, et la grève annoncée dans la foulée.

1,7 milliard de livres parties en fumée

Depuis le premier débrayage en mars 2023, le coût cumulé pour le contribuable britannique dépasse 1,7 milliard de livres sterling, soit environ 2 milliards d’euros. Ce chiffre, publié par la Chambre des communes, inclut le recours massif à des remplaçants mieux payés et la désorganisation des plannings hospitaliers. Pour cette seule semaine de grève, la facture pourrait grimper jusqu’à 300 millions de livres.

Le prix humain se mesure autrement. Plus de 1,5 million de rendez-vous ont été reportés ou annulés depuis 2023, selon NHS England. Une opération de la hanche repoussée de trois mois, c’est trois mois de douleur en plus. Un examen cancérologique décalé, c’est une tumeur qui progresse sans surveillance.

7,25 millions de dossiers en attente, un record post-pandémie

En janvier 2026, la liste d’attente du NHS comptabilisait 7,25 millions de cas en souffrance, représentant 6,13 millions de patients individuels. Avant la pandémie, ce chiffre oscillait entre 4,4 et 4,6 millions. Le délai médian pour obtenir un traitement s’établit désormais à 13,6 semaines, contre 7,8 semaines en janvier 2019. Parmi ces patients, 136 000 personnes patientent depuis plus d’un an.

Le NHS a réduit la liste de 374 000 dossiers depuis juin 2024, un effort que la nouvelle vague de grèves menace d’effacer. Lors du précédent débrayage en décembre, les équipes hospitalières avaient maintenu 95 % des soins programmés. Mais chaque grève mobilise des cadres et des consultants pour colmater les brèches, au détriment de leur propre charge de travail.

4 000 médecins ont quitté le pays en un an

Le salaire n’explique pas tout, mais il explique beaucoup. Un interne britannique en début de carrière gagne environ 32 000 livres brut par an, soit 37 000 euros. Rapporté aux semaines de 72 heures que certains déclarent effectuer, le taux horaire tombe sous le salaire minimum. En 2024, plus de 4 000 médecins du secteur public ont émigré, un record sur la dernière décennie, selon les données du General Medical Council. L’Australie, le Canada et les pays du Golfe captent la majorité de ces départs.

Le phénomène crée un cercle vicieux. Moins de médecins signifie plus de gardes pour ceux qui restent, des conditions de travail dégradées, et davantage de vocations brisées. Le rapport annuel du King’s Fund, un groupe de réflexion spécialisé dans la santé publique britannique, alerte sur cette spirale depuis 2023 sans que les gouvernements successifs n’aient trouvé de parade.

De l’autre côté de la Manche, un malaise comparable

La France n’a rien d’un modèle en la matière. Les internes français perçoivent entre 1 652 et 2 140 euros nets mensuels, gardes non incluses. En intégrant les gardes, la rémunération plafonne autour de 2 900 euros nets pour un interne en cinquième année. Le temps de travail hebdomadaire moyen atteint 59 heures, avec des pointes dépassant 80 heures dans certaines spécialités chirurgicales, selon l’Intersyndicale nationale des internes (ISNI). Le cadre légal des 48 heures est régulièrement piétiné.

La différence tient à la forme du conflit. Au Royaume-Uni, le bras de fer prend la forme de grèves massives et répétées. En France, la tension se manifeste par un exode silencieux vers le libéral, les remplacements ou l’étranger, et par des déserts médicaux qui s’étendent chaque année. Le résultat est le même : des systèmes de santé publics qui peinent à retenir leurs jeunes praticiens.

Un ultimatum sans issue claire

Le mouvement doit durer jusqu’au lundi 13 avril, 7 heures du matin. La BMA conditionne toute reprise des discussions à un engagement écrit sur le calendrier de revalorisation. Le gouvernement de Keir Starmer, qui avait pourtant fait de la paix sociale au NHS une promesse de campagne, se retrouve coincé entre un budget serré et une base médicale exaspérée.

Le prochain rendez-vous budgétaire britannique est fixé à l’automne 2026. D’ici là, le NHS devra soigner 6 millions de patients avec des effectifs en baisse et un moral au plus bas. La seizième grève, personne ne l’exclut.