Cinq ans de promesses, zéro résultat. Michael Rousseau, patron d’Air Canada depuis 2021, quitte la compagnie aérienne après une vidéo de condoléances en anglais uniquement qui a mis le feu à tout un pays officiellement bilingue.

Une vidéo de 90 secondes, 795 plaintes

Le 22 mars 2026, un avion régional d’Air Canada entre en collision avec un camion de pompiers sur la piste de l’aéroport LaGuardia, à New York. Deux pilotes perdent la vie : Antoine Forest, francophone québécois, et Mackenzie Gunther, originaire de l’Ontario. Le lendemain, Rousseau publie une vidéo de condoléances. Deux mots en français : « bonjour » et « merci ». Le reste, intégralement en anglais, sous-titré. Pour le patron d’une compagnie basée à Montréal, dans une province à 80 % francophone, c’est un calcul que personne ne comprend.

Le Bureau du commissaire aux langues officielles du Canada reçoit 795 plaintes en quelques jours, selon la Montreal Gazette. Le premier ministre canadien Mark Carney parle publiquement d’un « manque de compassion et de jugement ». François Legault, premier ministre du Québec, exige la démission. Le comité fédéral des langues officielles vote la convocation de Rousseau à Ottawa pour s’expliquer devant les députés.

Lundi 30 mars, Air Canada annonce que son patron prendra sa retraite avant la fin du troisième trimestre 2026, selon l’agence AP. Le mot « retraite » ne trompe personne.

Cinq ans de promesses, trois scandales

La chronologie est accablante. Février 2021 : Rousseau est promu directeur général. Il rencontre Legault et promet d’apprendre le français. Novembre 2021 : il prend la parole devant la chambre de commerce de Montréal. Vingt secondes en français sur un discours entier. Un journaliste lui demande comment on peut vivre à Montréal depuis quatorze ans sans parler français. Réponse de Rousseau : « Can you redo that in English? » (« Pouvez-vous reposer la question en anglais ? ») Plus de mille plaintes affluent alors au Bureau du commissaire, rapporte la Montreal Gazette.

Mars 2022 : convoqué au Parlement à Ottawa, il tente quelques phrases en français en ouverture. Dès que les questions fusent en français, il bascule en anglais. Il affirme alors consacrer dix heures par semaine à des cours de français.

Les circulaires annuelles d’Air Canada adressées aux actionnaires répètent, de 2023 à 2025, la même formule presque mot pour mot : « M. Rousseau continue d’honorer son engagement personnel d’apprendre le français. » Cinq ans plus tard, la vidéo de mars 2026 prouve que rien n’a changé.

Pascale Déry, ministre québécoise de l’Emploi et ancienne attachée de presse qui se tenait aux côtés de Rousseau lors du fiasco de 2021, résume le sentiment général, citée par la Montreal Gazette : « En 2021, on lui a vraiment laissé le bénéfice du doute. Mais là, la situation est claire. Il ne veut pas apprendre le français. »

Un bilan économique solide, un bilan humain désastreux

L’ironie, c’est que Rousseau n’est pas un mauvais gestionnaire. Arrivé chez Air Canada comme directeur financier en 2007, il pilote la compagnie à travers la crise de 2008, puis la pandémie de Covid-19 qui a cloué les avions au sol pendant des mois. Sous sa direction, Air Canada retrouve la rentabilité entre 2023 et 2025, commande des Airbus A321XLR pour les lignes long-courrier et projette un bénéfice de plus de 3 milliards de dollars canadiens pour 2026, selon Business Insider.

Le président du conseil d’administration, Vagn Sorenson, le remercie pour « son leadership déterminé », rapporte DW. Steven MacKinnon, ministre fédéral des Transports, salue « sa contribution au maintien de la position du Canada comme leader du transport aérien international ». Mais dans la même phrase, il rappelle qu’Ottawa veillera à ce qu’Air Canada « fournisse un service sûr, fiable, abordable et bilingue à tous les Canadiens ».

Le français au Canada, une blessure de trois siècles

Pour comprendre la violence de la réaction, il faut remonter à 1763. La Nouvelle-France passe sous contrôle britannique après la guerre de Sept Ans. Depuis, la question linguistique empoisonne la vie politique canadienne. Le Québec, seule province à majorité francophone, se bat pour protéger sa langue face à la domination de l’anglais en Amérique du Nord. La Loi sur les langues officielles, adoptée en 1969, impose le bilinguisme dans toutes les institutions fédérales. Air Canada, ancienne société d’État privatisée en 1988, reste soumise à cette loi, rappelle AP.

Le cas Rousseau cristallise une frustration plus profonde. Le fait qu’un dirigeant puisse occuper le poste le plus visible d’une entreprise québécoise pendant cinq ans sans apprendre le français n’est pas perçu comme une simple lacune linguistique. C’est interprété comme du mépris, une confirmation que dans le monde des affaires, l’anglais suffit, et que le français est optionnel, même à Montréal.

La formule de Rousseau en 2021, « c’est un hommage à la ville de Montréal » (de pouvoir y vivre sans parler français), reste dans les mémoires au Québec comme un aveu involontaire : Montréal s’anglicise, et certains s’en accommodent très bien.

Qui pour la suite ?

Air Canada indique travailler sur un plan de succession depuis deux ans. Le nom du remplaçant n’a pas été annoncé, mais une chose semble acquise : le prochain patron devra parler français. Le comité fédéral des langues officielles n’a d’ailleurs pas annulé la convocation de Rousseau malgré l’annonce de son départ, signe que les parlementaires comptent utiliser l’affaire pour renforcer les obligations linguistiques des entreprises sous juridiction fédérale.

L’annonce tombe alors que le Canada traverse une période d’introspection identitaire. La question du bilinguisme, longtemps cantonnée aux débats québécois, revient au centre du jeu politique national. Le premier ministre Carney, élu en mars 2025, en a fait un marqueur de sa présidence. Pour Rousseau, cinq ans de cours de français et trois crises publiques n’auront pas suffi. Sa retraite prend effet avant octobre 2026.