Quinze minutes. C’est le temps que les joueurs sénégalais ont passé hors du terrain lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, le 18 janvier à Rabat. Ils avaient fini par revenir, arracher la victoire en prolongation et soulever le trophée. Deux mois plus tard, ces quinze minutes leur ont tout coûté : mardi 17 mars, la chambre d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a annulé leur victoire, déclaré forfait et sacré le Maroc champion d’Afrique.

La décision est sans précédent dans l’histoire du football continental. Jamais un titre de champion d’Afrique n’avait été retiré après coup, et jamais une équipe n’avait été sacrée sans avoir gagné la finale sur le terrain. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut rembobiner jusqu’à cette soirée de janvier où tout a basculé.

La finale la plus chaotique de l’histoire de la CAN

Le 18 janvier, le stade de Rabat accueille l’affiche Maroc-Sénégal pour la finale de la CAN 2025. Le match est serré, tendu, comme prévu. Puis, dans le temps additionnel, tout dérape en quelques secondes. Le Sénégal pense ouvrir le score, mais l’arbitre congolais Jean-Jacques Ndala annule le but pour une faute d’Abdoulaye Seck sur Achraf Hakimi. Les ralentis, comme l’a relevé ESPN, montrent un contact minimal. Quelques instants plus tard, l’arbitre accorde un penalty au Maroc après consultation de la VAR.

La réaction sénégalaise est immédiate et violente. Le sélectionneur Pape Thiaw ordonne à ses joueurs de quitter la pelouse. La scène est surréaliste : pendant que les tribunes s’enflamment, des supporters tentent d’envahir le terrain, des journalistes en viennent aux mains, et les ramasseurs de balles marocains essaient de voler la serviette du gardien Édouard Mendy, selon Deutsche Welle. Quinze minutes de chaos absolu.

Quand le calme revient et que les Sénégalais regagnent le terrain, le Marocain Brahim Diaz s’élance pour tirer le penalty. Il tente une « panenka », cette pichenette nonchalante censée humilier le gardien. Le ballon atterrit mollement dans les gants de Mendy. Le match file en prolongation, où le Sénégal inscrit le seul but et remporte la CAN, sa deuxième après 2021.

Deux sanctions, deux verdicts opposés

Le président de la FIFA, Gianni Infantino, réagit immédiatement en condamnant les « scènes inacceptables ». Fin janvier, la commission disciplinaire de la CAF rend un premier verdict lourd : plus d’un million de dollars d’amendes répartis entre les deux fédérations (615 000 dollars pour le Sénégal, 315 000 pour le Maroc), des suspensions de joueurs des deux côtés, et cinq matchs de suspension pour Thiaw, rapporte DW. Mais le résultat sportif est maintenu. Le Sénégal reste champion.

Le Maroc fait appel. Mardi 17 mars, la chambre d’appel de la CAF renverse tout. Elle invoque les articles 82 et 84 du règlement de la compétition, qui stipulent que toute équipe qui « quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l’autorisation de l’arbitre » est considérée comme perdante et « éliminée définitivement de la compétition en cours ». La victoire sénégalaise (1-0 après prolongation) est effacée. Un score de 3-0 par forfait est inscrit en faveur du Maroc.

La décision est d’autant plus frappante que la commission disciplinaire avait, quelques semaines plus tôt, examiné les mêmes faits et jugé que le résultat devait être maintenu. Deux instances, deux lectures du même règlement, deux conclusions diamétralement opposées.

« Ils sont fous » : la colère sénégalaise

La réaction des joueurs sénégalais a été instantanée et cinglante. Moussa Niakhaté, défenseur de l’Olympique Lyonnais passé par Mayence et Nottingham Forest en Bundesliga et en Premier League, a publié sur Instagram une photo de lui brandissant le trophée avec la légende « Pour l’éternité », accompagnée d’un commentaire sans équivoque : « Ils sont fous. » Son coéquipier El Hadji Malick Diouf a surenchéri : « Ce trophée ne bougera pas d’ici. »

La fédération sénégalaise a annoncé un recours devant le Tribunal arbitral du sport (TAS) à Lausanne. Selon ESPN, la procédure prend en général environ un an, ce qui signifie que la question ne sera probablement pas tranchée avant la Coupe du monde 2026. En attendant, qui est officiellement champion d’Afrique ? Pour la CAF, c’est le Maroc. Pour les joueurs sénégalais, la question ne se pose même pas.

Le Maroc champion, cinquante ans après

Du côté marocain, le ton est diamétralement différent. La Fédération royale marocaine de football (FRMF) a publié un communiqué mesuré, affirmant que son recours « n’a jamais eu pour objectif de contester la performance sportive des équipes », mais visait uniquement « l’application du règlement » pour garantir « la clarté du cadre compétitif » et « la stabilité des compétitions africaines ».

Sur le papier, le Maroc est désormais champion d’Afrique pour la première fois depuis 1976, soit cinquante ans d’attente. Mais la couronne arrive dans un contexte particulier : le sélectionneur Walid Regragui, artisan du parcours historique en demi-finales du Mondial 2022 au Qatar, a quitté son poste il y a deux semaines, sous le feu des critiques pour ne pas avoir remporté la CAN sur le terrain. Il part finalement en tant que sélectionneur d’une équipe championne d’Afrique, sans l’avoir su.

L’affaire jette aussi une ombre sur l’organisation marocaine. La CAN au Maroc avait été saluée sur le plan logistique, mais la finale restera comme un fiasco sportif et disciplinaire. Et la semaine dernière, la Coupe d’Afrique féminine (WAFCON), prévue au Maroc à partir du 17 mars, a été reportée à juillet pour des « circonstances imprévues », sans plus de détails, a indiqué la CAF à Deutsche Welle.

Direction le Mondial, dans deux camps opposés

Au-delà de la polémique, les deux équipes se préparent désormais pour la Coupe du monde 2026, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le Sénégal, dans le groupe I, affrontera la France et la Norvège, avec des matchs prévus au MetLife Stadium près de New York. Le Maroc, dans le groupe C, défiera le Brésil, l’Écosse et Haïti, avec un choc d’ouverture contre la Seleção dans cette même enceinte.

Le Maroc y ira en tant que champion d’Afrique en titre. Le Sénégal, en tant qu’ancien champion déchu. Et si le TAS finit par invalider la décision de la CAF, comme l’espère Dakar, le titre pourrait repasser d’un camp à l’autre en plein tournoi. L’audience devant le tribunal de Lausanne déterminera si quinze minutes de protestation valent plus qu’un but en prolongation.