Un seul expert. En juillet prochain, il ne restera qu’une seule personne qualifiée pour conseiller les autorités sanitaires américaines sur la rage au sein des CDC, l’agence fédérale de santé publique des États-Unis. L’équipe chargée des virus de la famille pox, qui inclut la variole et le mpox, n’en comptera plus aucune.
Les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) ont annoncé lundi la suspension de leurs tests diagnostiques pour la rage et les poxvirus. Cette décision, révélée par une mise à jour discrète du site de l’agence, s’inscrit dans une hémorragie de personnel qui touche l’ensemble du système de santé publique américain.
Une maladie mortelle à 100 % laissée sans filet
La rage tue environ 59 000 personnes chaque année dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Son taux de mortalité, une fois les symptômes apparus, atteint 100 %. Aucune autre maladie infectieuse connue n’affiche un tel bilan. En France, le ministère de la Santé rappelle qu’il n’existe aucun traitement curatif : seule une vaccination post-exposition, administrée rapidement après la morsure, permet de survivre.
Aux États-Unis, les cas humains restent rares (un à trois par an en moyenne) grâce à un dispositif de surveillance et de diagnostic rapide. Mais ce dispositif repose sur les CDC, qui fournissent depuis des décennies des tests de référence aux laboratoires locaux incapables de les réaliser eux-mêmes. C’est ce service que l’agence vient de mettre entre parenthèses.
De 82 000 à 62 000 employés en un an
Le département de la Santé (HHS), dont dépendent les CDC, a annoncé le licenciement de 10 000 employés à temps plein dans le cadre du programme de réduction des dépenses fédérales piloté par le DOGE. Les effectifs sont passés de 82 000 à 62 000 en comptant les départs volontaires, les gels de recrutement et les démissions, rapporte le New York Times. Les équipes scientifiques spécialisées paient le prix fort : l’équipe rage et l’équipe poxvirus ont été vidées de leurs membres.
Les départs ne se limitent pas aux licenciements secs. Depuis la prise de fonctions de Robert F. Kennedy Jr. à la tête du HHS, les démissions se multiplient parmi les chercheurs de carrière, selon NPR. Le climat interne est décrit comme « toxique » par un responsable anonyme cité par le Times, qui évoque la crainte de représailles pour quiconque s’exprimerait publiquement.
La rage n’est pas seule sur la liste
La suspension des tests ne se limite pas aux deux familles de virus les plus médiatisées. D’après le New Republic, le CDC a aussi abandonné les diagnostics pour la leishmaniose (un parasite transmis par les moustiques des sables), les tests d’immunité contre la rougeole, le dépistage des anticorps du virus d’Epstein-Barr (un herpèsvirus lié à certains cancers) et les panels respiratoires couvrant le SARS-CoV-2 et les grippes A et B.
Andrew Nixon, porte-parole du HHS, a déclaré au New York Times que l’agence s’attendait à ce que « certains tests redeviennent disponibles dans les semaines à venir », sans préciser lesquels. « En attendant, a-t-il ajouté, le CDC reste prêt à accompagner ses partenaires locaux pour accéder aux tests dont ils ont besoin. » Reste à savoir comment, avec des équipes réduites à leur plus simple expression.
Coupe du Monde et JO de Los Angeles en ligne de mire
Le calendrier rend la situation particulièrement préoccupante. Les États-Unis accueillent la Coupe du Monde de football en 2026, puis les Jeux olympiques de Los Angeles en 2028. Ces deux événements draineront des millions de visiteurs internationaux, venus de zones où la rage, le mpox et d’autres maladies infectieuses circulent activement.
Jill Taylor, ancienne directrice du Wadsworth Center, le laboratoire de santé publique de l’État de New York, a résumé la situation au Times : « En temps de paix relative, sans flambée majeure, sans pandémie, ça ira. Mais si une urgence surgit tout à coup, que Dieu nous aide. »
L’inquiétude est d’autant plus vive que la grippe aviaire H5N1 circule toujours dans les élevages américains. Les CDC avaient un rôle central de coordination des diagnostics en cas de saut de l’animal à l’humain. Avec des équipes décimées, la capacité de réponse rapide s’érode.
La confiance des Américains s’effondre
Selon une enquête du Annenberg Public Policy Center de l’Université de Pennsylvanie publiée en mars, la confiance des Américains dans les agences fédérales de santé a chuté depuis la prise de fonctions de Kennedy. Le secrétaire à la Santé a remplacé les experts indépendants du comité consultatif sur les vaccins par des personnalités sceptiques, remanié le calendrier vaccinal pédiatrique sans prévenir ses propres équipes et supprimé des postes clés en biosécurité des laboratoires, comme le rapporte Politico.
Le parcours de Kennedy concentre les critiques. Il n’a exercé ni en médecine, ni en santé publique, ni dans l’administration fédérale avant sa nomination. Ses positions sur les vaccins, qualifiées de « conspirationnistes » par la communauté scientifique, ont été systématiquement réfutées par les experts du domaine.
Quand la prévention coûte moins cher que la crise
Le paradoxe est budgétaire. Un test de dépistage de la rage coûte quelques centaines de dollars. Un traitement post-exposition, entre 3 000 et 7 000 dollars. Mais un seul cas non détecté, qui se propage via une chaîne de contamination animale non identifiée, peut déclencher des campagnes de vaccination de masse coûtant des millions. L’OMS et l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) rappellent que 40 % des victimes de la rage dans le monde ont moins de 15 ans, principalement en Asie et en Afrique.
Les États-Unis étaient jusqu’ici considérés comme un modèle de surveillance épidémiologique. Les CDC, créés en 1946, ont joué un rôle central dans l’éradication de la variole, la réponse au VIH, la gestion d’Ebola et la pandémie de Covid-19. La suspension de leurs tests diagnostiques, fût-elle présentée comme temporaire, marque une rupture dans cette histoire de huit décennies.
Le porte-parole du HHS promet un retour à la normale « dans les semaines à venir ». Mais en juillet, l’équipe rage comptera un seul membre, et celle des poxvirus, zéro. La Coupe du Monde débute le 11 juin.