Soixante ans de tests, d’alertes sanitaires et de bras de fer avec les industriels. Et puis un décret de quatre pages, publié un dimanche au Journal officiel. L’Institut national de la consommation (INC) a officiellement cessé d’exister le 31 mars 2026. Son magazine phare, 60 Millions de consommateurs, dispose de trois mois pour trouver un repreneur privé. Passé ce délai, il pourrait purement et simplement disparaître.

Un décret signé un dimanche, appliqué un mardi

Le texte paru au Journal officiel le 29 mars acte ce que la loi de finances 2026 avait programmé : la dissolution de l’établissement public créé en 1966 sous le général de Gaulle, devenu EPIC en 1990. Un liquidateur est nommé pour neuf mois. Sa feuille de route tient en deux lignes : maintenir la parution du magazine le temps de trouver un acquéreur, puis, si personne ne se manifeste, « mettre fin à cette activité », selon les termes du décret.

Le délai officiel de recherche est fixé à trois mois, prolongeable « si besoin ». En cas d’échec total, les actifs du titre (marque, fichiers abonnés, archives) seront vendus séparément. Le ministère du Commerce assure porter une « extrême attention » au processus, rappelant qu’il « connaît la valeur » du journal, selon ses déclarations relayées par France 24.

Rentable en 2025, liquidé en 2026

Le gouvernement justifie la décision par une situation financière « dégradée ». Les chiffres racontent pourtant une histoire plus nuancée. En 2024, le déficit de l’INC atteignait 719 000 euros pour un chiffre d’affaires de 11,6 millions, selon Lionel Maugain, journaliste au magazine et délégué syndical SNME-CFDT. Mais l’exercice 2025 s’est soldé par un bénéfice de 236 000 euros, avec un chiffre d’affaires en hausse à 11,9 millions.

Le paradoxe ne s’arrête pas là. Le coût de la liquidation elle-même est évalué à 8 millions d’euros par le gouvernement. Le syndicat avance le chiffre de 11 millions. Dans les deux cas, la facture dépasse largement le déficit que la mesure est censée résorber. « On dépense plus pour fermer que pour maintenir », résume un salarié de la rédaction cité par Génération-NT.

60 salariés dans le flou, zéro garantie dans le décret

Le texte du Journal officiel ne contient aucune disposition sur l’avenir des quelque 60 employés de l’INC. Pas de plan social, pas de clause de reclassement, pas de mention du maintien des contrats en cas de reprise. Lionel Maugain s’est alarmé de cette absence auprès de l’AFP : « Il faut garantir l’indépendance du titre aux niveaux juridique et de la ligne éditoriale, pour ne pas devenir un organe d’opinion. »

Le ministère se dit prêt à examiner « toutes les offres » : acteurs privés, associations, médias existants, voire reprise par les salariés eux-mêmes. Mais sans critères de sélection publiés, sans plancher social et sans calendrier précis au-delà du délai de trois mois, la promesse reste floue.

Le dernier rempart des consommateurs face aux industriels

Créé à une époque où la grande distribution prenait son essor, 60 Millions de consommateurs s’est imposé comme le seul média français entièrement dédié aux tests comparatifs indépendants. Produits alimentaires, cosmétiques, électroménager, banques, assurances : le magazine a fait trembler des marques qui dépensent des millions en publicité. Son modèle reposait sur l’absence totale de revenus publicitaires, financé par les ventes et les abonnements. Cette indépendance structurelle lui permettait de publier des résultats que d’autres titres, dépendants des annonceurs, ne pouvaient pas se permettre.

La production de l’émission ConsoMag, diffusée sur les chaînes du service public, disparaît également avec la liquidation de l’INC. Un outil de vulgarisation regardé par des millions de téléspectateurs, supprimé sans solution de remplacement annoncée.

Un timing qui interroge

La décision tombe dans un contexte de crise du pouvoir d’achat sans précédent depuis 2022. Le gazole vient de franchir son record historique à 2,24 euros le litre, selon les données du ministère de la Transition écologique publiées le 31 mars. L’inflation alimentaire persiste. Les prix de l’énergie flambent sous l’effet de la guerre au Moyen-Orient et du blocage du détroit d’Ormuz. Supprimer l’organisme public chargé de défendre les consommateurs au moment où ils en ont le plus besoin : le signal a de quoi surprendre.

En décembre 2025, une tribune signée par plus d’une centaine de journalistes, élus et scientifiques dénonçait déjà la « mise à mort » du magazine dans les colonnes du Monde. Parmi les signataires, des figures médiatiques et des associations de consommateurs qui pointaient le risque d’un affaiblissement durable de la protection des citoyens face aux pratiques commerciales abusives, rapporte 20 Minutes.

Qui pourrait racheter le titre ?

Plusieurs scénarios circulent. Un groupe de presse existant pourrait absorber le magazine, mais le risque de conflits d’intérêts avec les annonceurs serait immédiat. Une association de consommateurs comme UFC-Que Choisir disposerait de la légitimité, mais pas forcément des moyens financiers. La piste d’une coopérative de salariés, sur le modèle du journal Le Monde dans les années 1950, est évoquée en interne, selon Génération-NT.

Le modèle économique du magazine reste viable : 11,9 millions de chiffre d’affaires, un titre reconnu depuis six décennies, une base d’abonnés fidèles. Le vrai danger serait un rachat par un acteur dont les intérêts commerciaux entreraient en collision avec la mission critique du journal. Un fabricant de produits testés, un distributeur, un fonds d’investissement peu soucieux de la ligne éditoriale : les scénarios catastrophe ne manquent pas.

Trois mois, et après ?

Le compte à rebours a démarré le 31 mars. Si aucun repreneur crédible ne se manifeste d’ici fin juin, le liquidateur devra entamer la fermeture définitive et la vente des actifs au détail. Le magazine continuerait de paraître pendant la période de recherche, mais sa rédaction fonctionne désormais sous la menace d’une extinction programmée.

Le Parlement, qui a voté la liquidation dans le cadre du budget 2026, n’a prévu aucun mécanisme de substitution. Aucun nouvel organisme public de protection des consommateurs ne figure dans les projets du gouvernement. Pour les 68 millions de Français qui achètent, consomment et se font parfois arnaquer, la question reste entière : qui testera les produits quand 60 Millions ne sera plus là ?