27 kilos sur la balance, 82 kilos sur la barre. Le 7 mars, à Columbus dans l’Ohio, Lucy Milgrim a soulevé trois fois son propre poids en soulevé de terre lors de l’Arnold Sports Festival, le plus grand salon de fitness au monde. Elle a 9 ans. La vidéo a dépassé les 3 millions de vues sur Instagram, déclenché une avalanche de commentaires admiratifs et ouvert un débat féroce : est-ce qu’on peut laisser une enfant soulever autant ?
Chaussures roses, couettes et record national
Sur la vidéo devenue virale, Lucy porte des chaussures roses et bleues, une ceinture de force fabriquée sur mesure par la marque Cardillo, et des couettes qu’elle secoue quelques secondes avant de se positionner face à la barre. Elle soulève les 82 kilos d’un mouvement propre, sous les hurlements d’un public debout, pendant que « Thunderstruck » d’AC/DC résonne dans le gymnase.
En plus de ce record personnel, Lucy a squatté 68 kilos et développé couché 39 kilos. En une seule saison de compétition, elle a établi trois records américains dans sa catégorie d’âge et de poids au sein de la fédération USA Powerlifting. Sa mère, Michelle Milgrim, a confirmé ces résultats à USA TODAY.
Un père coach, un médaillé olympique et zéro réseau social
Lucy n’est pas tombée dans la fonte par hasard. Son père, Brett Milgrim, est entraîneur de lutte. Sa mère fréquente aussi la salle. « Mes parents s’entraînaient, et je voyais tous ces trucs cool. Je voulais essayer aussi », a raconté la fillette à USA TODAY. Elle pratique la lutte depuis trois ans, et a ajouté la force athlétique, la boxe et le jiu-jitsu à son emploi du temps.
Parmi ses entraîneurs de lutte figure Vougar Oroudjov, médaillé de bronze aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992 dans la catégorie poids mouche. L’enfant s’entraîne quatre à cinq fois par semaine en lutte, et une fois par semaine dans le gymnase familial, le dimanche. Seul un tiers de ses séances de gym implique des charges. Le reste, ce sont des exercices au poids du corps : sauts, pompes, abdominaux, mouvements d’haltérophilie légère.
Brett insiste sur un point : il ne pousse pas sa fille vers les gros chiffres. « On ne chasse pas les records. Ce que je cherche, c’est qu’elle maintienne un contrôle postural tout au long du mouvement, quelque chose de reproductible, pas un exploit isolé. » Après le soulevé de 82 kilos, il a précisé que Lucy ne tenterait pas de nouveau une charge aussi lourde « avant longtemps, tant que les poids ne bougeront pas facilement à mesure qu’elle progresse ».
Quant aux réseaux sociaux, Lucy n’y a pas accès. Son compte Instagram, géré par sa mère, cumule 174 000 abonnés. « Elle ne regarde pas les commentaires. Elle ne connaît pas le nombre de vues. C’est une gamine de 9 ans. Elle fait des trucs de gamine de 9 ans », martèle Brett. L’idée du compte est née quand un arbitre de jiu-jitsu, bluffé par les performances de Lucy à 6 ans, a demandé à la famille quel était son pseudo Instagram. Ils n’en avaient pas.
Ce que disent les médecins (et ce que pensent les internautes)
La vidéo a provoqué un raz-de-marée de réactions opposées. D’un côté, des milliers de messages enthousiastes saluant une « future championne ». De l’autre, des voix alarmées. « Ce n’est pas sûr. Elle a encore ses cartilages de croissance. Les enfants ne sont pas censés soulever avant le lycée », a écrit un internaute relayé par Oddity Central. « Son plancher pelvien va souffrir rapidement », a commenté un autre.
La réalité médicale est plus nuancée. L’Académie américaine de pédiatrie (AAP) a publié un rapport en 2020, réaffirmé en 2024, qui conclut que l’entraînement en résistance chez les enfants améliore la santé, la condition physique, la prévention des blessures et la rééducation. Le taux de blessures reste faible quand la technique est correctement encadrée. Le rapport recommande un à deux jours de repos par semaine et une alimentation adaptée.
La Mayo Clinic distingue l’entraînement en force (autorisé dès 7 ou 8 ans avec supervision) du powerlifting compétitif, de la musculation de type bodybuilding et de l’haltérophilie lourde. La Stanford Children’s Health confirme que l’Académie américaine de pédiatrie et l’American College of Sports Medicine considèrent l’entraînement en force comme sûr pour les enfants, à condition qu’ils soient encadrés et ne tentent pas de soulever des charges excessives.
Le point de tension tient à la notion de « charge excessive ». Trois fois le poids du corps en soulevé de terre, pour une enfant de 9 ans, dépasse largement ce que les protocoles pédiatriques définissent comme un entraînement standard. L’AAP met en garde contre le surentraînement, qui inclut les charges prolongées trop lourdes ou les temps de récupération trop courts, et qui augmente le risque de blessures et de maladies chez les jeunes.
Le vrai risque : la pression du chiffre, pas la barre
Brett Milgrim avance un argument qui résonne au-delà du gymnase : Lucy voit un pédiatre chaque année et travaille régulièrement avec un kinésithérapeute. La famille affirme que la performance de Columbus était un événement ponctuel, pas la norme de ses entraînements.
Le débat dépasse la seule force athlétique. L’explosion des réseaux sociaux a multiplié les cas d’enfants sportifs propulsés sous les projecteurs avant la puberté. La NCAA a ajouté la lutte féminine comme sport officiel de championnat en janvier 2025, ouvrant la porte à des carrières universitaires pour des athlètes comme Lucy. Brett reconnaît que le compte Instagram a été créé dans cette perspective : constituer une vitrine pour de futurs recruteurs universitaires.
Le risque le plus documenté dans la littérature médicale n’est pas articulaire mais psychologique. La pression de la performance, amplifiée par la viralité des réseaux, peut pousser les jeunes athlètes vers des comportements de surentraînement ou des troubles alimentaires. L’AAP recommande une consultation médicale avant que tout enfant ne commence un programme de musculation.
82 kilos et après
Lucy Milgrim ne prévoit pas de rester sur cette barre. Son père annonce une pause dans la course aux records, et un retour aux fondamentaux : contrôle technique, exercices au poids du corps, progression lente. La fillette, elle, résume sa motivation avec la concision de ses 9 ans : « Mon moment préféré, c’est quand tu soulèves un poids vraiment lourd. »
L’Arnold Sports Festival accueillera sa prochaine édition en mars 2027, toujours à Columbus. Si Lucy y revient, elle aura 10 ans et probablement quelques kilos de plus sur la balance. La vraie question, que la science n’a pas encore tranchée, est de savoir combien de kilos elle pourra mettre sur la barre sans que son corps en paie le prix.