Les Syriens ont renversé une dictature en décembre 2024. Quinze mois plus tard, des centaines d’entre eux manifestent à Damas pour défendre un droit élémentaire : commander une bière dans un bar.
Trois mois pour transformer les bars en cafés
Le gouverneur de Damas a signé la semaine dernière l’interdiction de vendre de l’alcool dans les restaurants et les bars de la capitale. Les établissements concernés disposent de trois mois pour se reconvertir en cafés, rapporte Deutsche Welle. Seule exception : trois quartiers à majorité chrétienne conservent le droit de vendre de l’alcool en bouteilles fermées, à emporter uniquement. Les points de vente autorisés doivent se situer à plus de 75 mètres des mosquées et des écoles, et à 20 mètres des postes de police et des bâtiments officiels. Les hôtels échappent également à l’interdiction.
Les autorités ont justifié la mesure par des « plaintes de la communauté locale ». La régulation de l’alcool n’est pas inhabituelle au Moyen-Orient, où la consommation est régulièrement cantonnée aux quartiers chrétiens. Mais Damas fait figure d’exception dans la région. Sous le régime Assad, la capitale tolérait largement la vente et la consommation d’alcool : le nationalisme laïc du clan au pouvoir prévalait sur les prescriptions religieuses. Certains des bars visés par l’interdiction servaient des clients depuis plusieurs décennies.
« Ce n’est pas une question d’alcool, c’est une question de liberté »
Dimanche 22 mars, des centaines de manifestants se sont rassemblés dans le centre de Damas, encadrés par des forces de sécurité lourdement armées. Le rassemblement s’est déroulé sans incident.
« Ce n’est pas une question de savoir si on veut boire de l’alcool, c’est une question de liberté individuelle. On est venus défendre une idée », a déclaré Isa Qazah, sculpteur de 45 ans, à l’agence Associated Press. Rami Koussa, scénariste télévisé de 37 ans, a confié à l’AFP que « ce type de décision ne tiendra pas ».
Angela Alsahwi, productrice de médias basée à Damas, a résumé le malaise auprès de Deutsche Welle : « Damas a toujours été une ville qui accueille tout le monde, la diversité est sa véritable identité. On a le sentiment de perdre l’esprit ouvert de la ville. Ce n’est pas l’alcool en soi, c’est la liberté de choisir. »
En face, des voix soutiennent la mesure. « Nous sommes un pays à majorité musulmane, a écrit un habitant sur les réseaux sociaux. Il n’est pas convenable de vendre de l’alcool dans nos rues. Cette décision protège nos enfants et leur avenir. » D’autres estiment que la polémique détourne l’attention des urgences réelles du pays.
Bikinis, rouge à lèvres et mixité sous pression
L’interdiction de l’alcool à Damas n’est pas un cas isolé. Depuis un an, les restrictions fondées sur la « morale publique » se multiplient à l’échelon municipal, dessinant un maillage progressif sur les libertés individuelles des Syriens.
L’été dernier, le gouvernement intérimaire a recommandé le port de maillots de bain « modestes » sur les plages et dans les piscines publiques, rapporte le Guardian. En janvier 2026, la municipalité de Wadi Barada, dans le sud-ouest du pays, a interdit les groupes mixtes dans les restaurants locaux. Le même mois, al-Tal, une ville proche de Damas, a banni les hommes des magasins de vêtements féminins au nom de la « décence publique », selon le Syrian Observer.
En février, Lattaquié a fait les gros titres internationaux en interdisant le maquillage aux fonctionnaires femmes. « Prise isolément, la mesure peut sembler anodine. Mais dans le contexte d’une série de décisions récentes, elle reflète une tendance préoccupante d’intervention de l’État dans la vie privée », analyse Haid Haid, chercheur associé au think tank britannique Chatham House, dans la revue Al Majalla.
Le point commun de toutes ces mesures : elles émanent d’autorités municipales, pas du gouvernement central. Une dispersion qui complique toute contestation organisée.
Le silence calculé du président de la transition
Ahmed al-Sharaa, l’ancien chef rebelle qui dirige la transition syrienne, n’a pas pris position publiquement sur l’interdiction de l’alcool. Ce silence contraste avec ses promesses répétées de pluralisme, de respect des minorités et de construction d’un État civil.
Son mouvement, Hayat Tahrir al-Sham (HTS), a gouverné pendant des années la région d’Idlib, dans le nord-ouest du pays. Là-bas, HTS avait appliqué des règles conservatrices strictes avant de modérer progressivement sa ligne pour élargir sa base de soutien. Mais gouverner l’ensemble de la Syrie, avec ses chrétiens, ses alaouites, ses druzes et ses kurdes, suppose un tout autre équilibre.
Le pays a connu plusieurs épisodes de violences sectaires depuis la chute d’Assad, malgré les engagements officiels de réconciliation. Les autorités de Damas ont tenté samedi soir de calmer le jeu en publiant un communiqué présentant des excuses à la communauté chrétienne « pour tout malentendu ou mauvaise interprétation de la décision ». Le texte assure que « la réglementation de la vente d’alcool existe dans tous les pays, avec des différences dans la manière dont elle est appliquée ».
« Ceux qui ont subi la guerre ne se soucient pas de l’alcool »
La colère n’est pas unanime. Pour une partie des Syriens, le débat sur l’alcool sonne comme un luxe obscène dans un pays ravagé par quatorze années de guerre civile. Environ 90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon les estimations des Nations unies reprises par Deutsche Welle.
« S’engager dans des débats sur l’alcool ne montre que votre déconnexion de la réalité, tranche Mahmoud al-Khatab, bijoutier originaire d’Alep. C’est la classe qui prospérait sous l’ancien régime qui s’en inquiète. Ceux qui ont enduré les horreurs de la guerre, eux, s’en moquent. Ils se demandent comment nourrir leur famille. »
L’activiste pro-démocratie Roba Hanna, revenue du Canada après des années d’exil, pointe un angle différent. « Pas tous les chrétiens boivent, et certains musulmans le font, argue-t-elle auprès de DW. Discriminer des quartiers à majorité chrétienne est une erreur. En liant la consommation d’alcool à une atteinte à la morale publique, vous avez stigmatisé une partie de vos propres citoyens comme indécents. »
La ministre des Affaires sociales Hind Kabawat, elle-même chrétienne, a publié un message de soutien à sa communauté sur Facebook : « Nos quartiers ne sont pas des lieux pour l’alcool, mais le cœur de Damas. »
Ammar Abdulhamid, activiste syrien pro-démocratie basé aux États-Unis, avait anticipé ce bras de fer dès 2024 dans la revue en ligne Newlines Magazine : « Le débat sur l’alcool n’est pas une simple question de boisson ou de mode de vie. Il symbolise des interrogations plus profondes sur la gouvernance, les valeurs de la société et l’équilibre entre idéologies religieuses et séculières. »
Les bars et restaurants de Damas ont jusqu’en juin pour se transformer en cafés. Ce délai donnera une première mesure de la trajectoire de la Syrie post-Assad : les municipalités conservatrices imposeront-elles leur vision quartier par quartier, ou la société civile parviendra-t-elle à tracer des lignes rouges face à l’érosion des libertés individuelles ?