Debout dans leur cage de verre, encadrés par des gardes armés, les quatre tireurs fixent le juge sans ciller. Ce jeudi 12 mars, un tribunal militaire de Moscou a condamné quinze hommes à la prison à vie pour le massacre du Crocus City Hall, l’attentat le plus meurtrier en Russie depuis vingt ans. Deux d’entre eux ont formulé une requête qui en dit long sur l’état du pays : être envoyés combattre en Ukraine plutôt que de purger leur peine.
150 morts en treize minutes de chaos
Le 22 mars 2024, quatre hommes armés de fusils d’assaut de type Kalachnikov pénètrent dans le Crocus City Hall de Krasnogorsk, en banlieue de Moscou. La salle de plus de 6 000 places affiche complet : le groupe de rock soviétique Picnic s’apprête à monter sur scène. Les tireurs ouvrent le feu sur la foule, puis lancent des cocktails Molotov. L’incendie qui suit piège des centaines de spectateurs à l’intérieur.
Bilan : 150 morts, dont six enfants, et plus de 609 blessés. L’attaque a duré treize minutes. L’État islamique, via sa branche régionale ISIS-K (Province du Khorasan), a revendiqué le carnage quelques heures plus tard, diffusant une vidéo filmée par l’un des assaillants. C’est le pire attentat sur le sol russe depuis la prise d’otages de l’école de Beslan en 2004, qui avait fait 334 morts.
Chauffeur de taxi, ouvrier, maçon : qui sont les assaillants
Les quatre tireurs, tous citoyens tadjiks âgés de 20 à 31 ans au moment des faits, n’avaient rien de combattants aguerris. L’un conduisait un taxi, un autre travaillait en usine, un troisième sur des chantiers. Selon le site d’investigation russe Mediazona, les onze autres condamnés à perpétuité comptent des profils variés : des hommes qui ont vendu une voiture aux assaillants, un propriétaire qui leur a loué un appartement, et d’autres accusés de liens avec des cellules terroristes.
Quatre accusés supplémentaires, dont un père et ses fils, ont écopé de peines allant de 19 à 22 ans de détention. Le procureur a également demandé le retrait de la nationalité russe aux proches de l’un des tireurs, une mesure rare dans ce type de dossier.
Des interrogatoires qui ont choqué bien au-delà de la Russie
Les images diffusées dans les heures suivant l’arrestation ont provoqué un malaise international. L’un des suspects a été présenté devant les caméras dans un fauteuil roulant, à peine conscient. Un autre avait une oreille visiblement mutilée. Des vidéos, attribuées aux services de sécurité et largement relayées sur les réseaux sociaux russes, montraient des scènes d’interrogatoire sanglantes.
Ces images ont ravivé les critiques des organisations de défense des droits humains sur les méthodes des forces de l’ordre russes. Moscou n’a formulé aucun commentaire officiel sur les conditions de détention des accusés, rapporte DW.
« Racheter ma culpabilité par le sang »
Détail le plus saisissant du procès : deux des condamnés à perpétuité ont demandé au tribunal de les envoyer combattre en Ukraine au lieu de purger leur peine. L’un d’eux a déclaré espérer « racheter sa culpabilité par le sang », selon un avocat cité par l’agence de presse russe TASS.
La demande n’a rien d’absurde dans le contexte actuel. Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, Moscou recrute activement des prisonniers pour le front, leur offrant la liberté en échange de leur survie au combat. Le groupe paramilitaire Wagner, puis le ministère de la Défense, ont envoyé des milliers de détenus sur les lignes de front. Appliquer ce dispositif à des terroristes condamnés pour un massacre de masse constituerait toutefois un précédent d’une tout autre ampleur.
Poutine, l’Ukraine et la piste fantôme
Dès les heures suivant l’attaque, Vladimir Poutine a tenté d’orienter les soupçons vers l’Ukraine, évoquant une possible implication de Kyiv sans présenter la moindre preuve. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a catégoriquement démenti tout lien. Les services de renseignement occidentaux, y compris américains, ont confirmé la revendication de l’État islamique et écarté la thèse ukrainienne.
Cette tentative d’instrumentalisation a été qualifiée de « douteuse et primitive » par plusieurs analystes cités par la BBC. Le procès n’a produit aucun élément reliant les accusés à l’Ukraine. L’enquête a pointé exclusivement vers ISIS-K, la branche de l’État islamique active en Afghanistan et en Asie centrale, également responsable des attentats de Kerman en Iran qui avaient fait 103 morts en janvier 2024.
Le durcissement anti-migrants, prix politique de l’attentat
Le massacre a déclenché une vague de mesures répressives contre les travailleurs immigrés d’Asie centrale, dont les quatre tireurs étaient originaires. Nouvelles restrictions sur les permis de travail, contrôles d’identité renforcés, expulsions accélérées : la Russie a considérablement durci sa législation migratoire dans les mois qui ont suivi.
Ces mesures ont tendu les relations entre Moscou et ses alliés traditionnels, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Kirghizistan, dont les gouvernements ont demandé à la Russie de respecter les droits de leurs ressortissants. Le paradoxe est brutal : l’économie russe, déjà fragilisée par la guerre en Ukraine, dépend de millions de travailleurs migrants centrasiatiques. Leur nombre avait déjà chuté après l’invasion de 2022. La répression post-Crocus a encore accéléré leur départ, rapporte DW.
La peine de mort, spectre jamais tout à fait écarté
L’attentat a relancé un débat que la Russie croyait enterré : le rétablissement de la peine capitale, sous moratoire depuis 1996. Plusieurs responsables politiques et commentateurs proches du Kremlin ont publiquement réclamé sa levée après le massacre. Les sondages russes montrent régulièrement qu’une majorité de la population y est favorable.
Pour l’heure, le moratoire tient. Mais dans un contexte de guerre prolongée, de radicalisation du discours sécuritaire et de sentiment nationaliste exacerbé, la question pourrait resurgir à la moindre secousse.
Ivan Pomorin, qui filmait le concert ce soir-là et a témoigné devant le tribunal, résume le sentiment des survivants en une phrase, rapportée par l’AFP : « Pour nous, c’est comme si c’était hier. » Le procès est clos. Le deuxième anniversaire du massacre tombe dans dix jours, le 22 mars. Le volet judiciaire se referme, mais les fractures qu’il a ouvertes dans la société russe, elles, continuent de s’élargir.