En mars 2026, le franc suisse a gagné 4 % face à l’euro et 9 % face au dollar en quelques semaines. Les tensions commerciales relancées par Washington, la guerre en Ukraine qui s’éternise, les marchés boursiers qui tanguent. Et comme à chaque secousse, la même devise tire son épingle du jeu. Ce n’est pas un hasard. C’est un mécanisme vieux de plusieurs décennies, que les économistes appellent le statut de « monnaie refuge ».
Ce qui se passe quand la peur s’installe sur les marchés
Le principe est simple à comprendre. Quand une crise éclate, les investisseurs cherchent à protéger leur argent. Ils vendent leurs actions, leurs obligations risquées, leurs devises de pays fragiles, et achètent des actifs considérés comme sûrs. L’or en fait partie. Certaines monnaies aussi.
Le franc suisse (CHF), le dollar américain (USD) et le yen japonais (JPY) sont les trois devises qui portent ce label depuis des décennies. Quand le VIX, l’indice qui mesure la nervosité des marchés boursiers américains, grimpe en flèche, les flux de capitaux se redirigent vers ces monnaies. C’est mécanique : des milliards convertis en francs suisses en quelques heures font monter son cours face à l’euro ou au dollar.
Lors du vote surprise du Brexit en juin 2016, puis au déclenchement de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, ce scénario s’est reproduit à l’identique. À chaque pic d’incertitude, le franc suisse s’apprécie brutalement, parfois de plusieurs pourcents en une seule journée.
Cinq critères pour devenir une monnaie refuge
Toutes les devises ne peuvent pas prétendre à ce statut. Les économistes identifient cinq conditions qui font d’une monnaie un refuge crédible pour les investisseurs internationaux.
Première condition : la stabilité politique. La Suisse n’a connu ni guerre, ni coup d’État, ni crise institutionnelle majeure depuis des siècles. Sa neutralité diplomatique, inscrite dans sa politique étrangère, rassure les marchés. Personne ne craint un gel des avoirs ou une saisie de capitaux étrangers à Berne.
Deuxième condition : des finances publiques saines. La dette publique suisse tourne autour de 38 % du PIB, contre plus de 110 % en France et 89 % en zone euro. Le pays dégage régulièrement des excédents budgétaires. Pour un investisseur, cela signifie un risque de défaut quasi nul.
Troisième condition : une inflation structurellement basse. L’inflation suisse a culminé à 3,5 % fin 2022, quand la zone euro frôlait les 10,6 %. En octobre 2025, elle était redescendue à 0,1 %. Cette stabilité des prix protège le pouvoir d’achat de ceux qui détiennent des francs suisses.
Quatrième condition : un système financier solide et une banque centrale crédible. La Banque nationale suisse (BNS) dispose de réserves de change colossales et d’un stock d’or significatif. Sa mission constitutionnelle est d’assurer la stabilité des prix, et elle n’hésite pas à intervenir directement sur le marché des changes pour calmer la volatilité.
Cinquième condition : la liquidité. Le franc suisse est l’une des devises les plus échangées au monde. Un investisseur peut acheter ou vendre des milliards de francs sans faire bouger le cours de façon aberrante. C’est ce qui distingue le CHF de la couronne norvégienne, par exemple, qui coche beaucoup de cases mais reste trop peu échangée pour absorber des flux massifs en temps de crise.
Le mécanisme des taux d’intérêt et du « carry trade »
Le statut de valeur refuge ne fonctionne pas seul. Il interagit avec un autre mécanisme central du marché des changes : le différentiel de taux d’intérêt.
En temps normal, les capitaux vont là où les rendements sont les plus élevés. Si la Banque centrale européenne (BCE) offre des taux à 3 % et la BNS à 0 %, les investisseurs empruntent en francs suisses (pas cher) pour placer en euros (bien rémunéré). Cette stratégie s’appelle le « carry trade ». Elle pousse le franc suisse à la baisse, puisque les investisseurs le vendent pour acheter de l’euro.
Le problème survient quand la peur revient. Les carry traders débouclent leurs positions en urgence : ils revendent leurs euros et rachètent des francs suisses pour rembourser leurs emprunts. Ce mouvement de panique amplifie la hausse du franc. C’est un effet boule de neige : plus le franc monte, plus ceux qui ont parié contre lui perdent de l’argent, plus ils sont forcés de racheter, et plus il monte encore.
Entre 2004 et 2007, le carry trade avait propulsé l’euro à 1,68 franc suisse, un record historique. Depuis, la tendance s’est inversée. En 2022, l’euro est passé sous la parité pour la première fois : 1 euro valait moins de 1 franc suisse. Un renversement de vingt ans de tendance.
La BNS, pompier malgré elle
Un franc trop fort pose un vrai problème à la Suisse. Le pays exporte pour des centaines de milliards chaque année : montres, médicaments, machines-outils. Quand le franc grimpe, ces produits deviennent plus chers pour les acheteurs étrangers, ce qui menace l’industrie.
La BNS a donc adopté une posture unique parmi les grandes banques centrales : elle intervient directement et massivement sur le marché des changes. Entre 2011 et 2015, elle a imposé un taux plancher de 1,20 franc pour 1 euro, achetant des dizaines de milliards d’euros pour maintenir ce seuil. En janvier 2015, elle a brutalement abandonné ce plancher. Le franc a bondi de 30 % en quelques minutes, un séisme financier qui a fait faillir plusieurs courtiers.
Son président actuel, Martin Schlegel, a rappelé début 2026 que la BNS reste « prête à intervenir » si le franc s’apprécie trop vite. Le taux directeur est maintenu à 0 %, mais les conditions pour un retour aux taux négatifs (la Suisse les a pratiqués entre 2015 et 2022) restent sur la table. Une arme dissuasive : des taux négatifs signifient que les investisseurs paient pour déposer des francs suisses en banque, ce qui réduit l’attrait de la devise.
Le dollar, un refuge qui vacille
Le franc suisse n’est pas la seule monnaie refuge, mais ses concurrents montrent des failles. Le dollar américain, monnaie de réserve mondiale, bénéficie d’un avantage structurel : le pétrole, les matières premières et une grande partie du commerce international se négocient en dollars. En période de crise, la demande de billets verts explose mécaniquement.
Sauf que le dollar porte aussi le poids de la dette fédérale américaine, qui dépasse les 36 000 milliards de dollars. Les tensions commerciales de 2025-2026, les droits de douane massifs imposés par Washington sur les importations (y compris 100 % sur les produits pharmaceutiques annoncés le 2 avril 2026), fragilisent la confiance des marchés. La Tax Foundation estime que ces tarifs représentent un surcoût moyen de 700 dollars par ménage américain.
Le yen japonais, troisième devise refuge historique, souffre quant à lui d’une dette publique colossale (plus de 260 % du PIB) et d’une croissance atone depuis trois décennies. Un working paper du FMI, publié en 2013 par Botman, de Carvalho Filho et Lam, a montré que le statut refuge du yen repose moins sur des fondamentaux économiques que sur les positions spéculatives des traders. Les flux de capitaux n’expliquent pas toujours l’appréciation du yen en période de crise : ce sont parfois les algorithmes de trading qui, anticipant le mouvement, le provoquent.
Et l’euro, dans tout ça ?
L’euro est la deuxième devise la plus échangée au monde, mais son statut de refuge fait débat. La zone euro regroupe 20 économies aux situations très différentes. La dette de la Grèce, de l’Italie ou de la France pèse sur la crédibilité de l’ensemble. Quand les écarts de taux entre obligations allemandes et italiennes (les fameux « spreads ») se creusent, les investisseurs fuient l’euro au lieu de s’y réfugier.
C’est la grande différence avec le franc suisse : la Suisse est un pays unique, compact, prévisible. La zone euro est un assemblage politique, avec ses compromis et ses risques de fragmentation. L’euro peut être une valeur refuge dans certains scénarios (une crise purement américaine, par exemple), mais il ne l’est pas face aux crises internes européennes.
Ce que ça change pour un Français
L’envolée du franc suisse a des conséquences concrètes. Les 180 000 travailleurs frontaliers français en Suisse voient leur salaire converti en euros augmenter. À l’inverse, les touristes suisses qui traversent la frontière pour faire leurs courses en France (un phénomène massif dans le Jura, en Haute-Savoie et dans le Haut-Rhin) dépensent moins de francs pour remplir leur caddie.
Pour les entreprises françaises qui exportent vers la Suisse, le tableau est plus sombre : leurs produits deviennent automatiquement plus compétitifs en prix, mais les marges fondent si les contrats sont libellés en francs. Les PME qui n’ont pas couvert leur risque de change encaissent la volatilité de plein fouet.
La BNS anticipe une croissance suisse de 1,2 % en 2026, légèrement au-dessus des 1 % prévus pour la zone euro. L’accord commercial récemment signé entre Berne et Washington réduit le risque d’un choc tarifaire direct sur la Suisse. Reste la question de fond : si les tensions commerciales mondiales s’aggravent cet été, le franc pourrait franchir de nouveaux seuils face à l’euro, forçant la BNS à sortir l’artillerie lourde.