« Mourir sur le terrain est la plus belle chose qui puisse arriver à un entraîneur. » En 2010, Mircea Lucescu lâchait cette phrase dans un entretien devenu culte. Seize ans plus tard, le football roumain vient de perdre son monument. Le technicien s’est éteint lundi 7 avril à Bucarest, à l’âge de 80 ans, deux semaines jour pour jour après son dernier match sur un banc de touche.
L’hôpital universitaire de Bucarest a confirmé le décès en fin de soirée. « Des générations entières de Roumains ont grandi avec son image dans le cœur, comme un symbole national », précise le communiqué de l’établissement, rapporté par l’agence Associated Press. Troisième entraîneur le plus titré de l’histoire du football, derrière Sir Alex Ferguson et Pep Guardiola, Lucescu laisse un palmarès de 38 trophées officiels accumulés sur quatre décennies et trois continents.
Capitaine à Mexico, entraîneur à 34 ans
Avant de devenir l’un des tacticiens les plus respectés d’Europe, Lucescu a d’abord porté le maillot de la Roumanie 64 fois entre 1966 et 1979, inscrivant 9 buts. En club, il a passé quatorze saisons au Dinamo Bucarest, raflant sept titres de champion. Son moment de gloire comme joueur reste la Coupe du monde 1970 au Mexique, où il portait le brassard de capitaine face au Brésil de Pelé et à l’Angleterre de Bobby Charlton.
La transition vers les bancs s’est faite naturellement. Dès 1979, à 34 ans, il prend en main le Corvinul Hunedoara tout en finissant sa carrière de joueur. Deux ans plus tard, la fédération roumaine lui confie la sélection nationale. Sous sa houlette, la Roumanie se qualifie pour l’Euro 1984, une première dans l’histoire du pays. Le football roumain tient son architecte.
De Brescia à Istanbul, l’exil qui forge le stratège
Après la chute de Ceaușescu, Lucescu file en Italie. Pise, Brescia, la Reggiana : il apprend le calcio de l’intérieur. À Brescia, il recrute quatre compatriotes roumains, dont un certain Gheorghe Hagi. La presse locale le surnomme « Brescia Romeno ». L’expérience lui vaut un passage éclair à l’Inter Milan en 1998-1999, où il découvre les exigences des plus grands clubs.
C’est en Turquie que sa réputation explose. Galatasaray d’abord, où il remporte le championnat en 2002. Puis Beşiktaş, avec un nouveau titre de champion en 2003. En trois saisons, il conquiert Istanbul, apprend à gérer les vestiaires les plus bouillants du continent et peaufine un style offensif que la suite de sa carrière va consacrer.
Douze ans à Donetsk, le règne le plus long d’Europe
2004. Lucescu débarque au Shakhtar Donetsk, un club ukrainien riche mais sans palmarès continental. Ce qui devait être un passage de deux ou trois saisons va durer douze ans. Le technicien roumain transforme le Shakhtar en machine à gagner : huit titres de champion d’Ukraine, six Coupes nationales, sept Supercoupes. Le club devient un habitué des phases de poules de la Ligue des champions.
Le sommet arrive le 20 mai 2009, à Istanbul. Le Shakhtar bat le Werder Brême 2-1 en finale de la Coupe UEFA. Lucescu a 64 ans, les larmes coulent sur le banc. « Ce soir, Donetsk est la capitale du football européen », titre la presse ukrainienne. C’est le premier trophée continental de l’histoire du club. La recette de Lucescu tient en un mot : les Brésiliens. Willian, Fernandinho, Douglas Costa : il repère, forme et revend des talents que les plus grands clubs européens s’arrachent ensuite.
En 2015, à 70 ans, il entre dans un cercle très fermé : celui des entraîneurs ayant dirigé plus de 100 matchs en Ligue des champions. Seuls quatre techniciens l’avaient fait avant lui. Quand il quitte le Shakhtar en 2016, il a 71 ans et 22 trophées conquis dans la seule ville de Donetsk.
Le retour au pays, 38 ans après
Après des passages au Zénith Saint-Pétersbourg, à la tête de la sélection turque et au Dynamo Kiev (où il remporte encore un doublé coupe-championnat en 2021), Lucescu revient là où tout a commencé. Le 6 août 2024, la fédération roumaine rappelle son fils prodigue pour diriger la sélection nationale. Trente-huit ans séparent ses deux mandats, un écart sans précédent dans l’histoire du football international.
L’objectif est limpide : qualifier la Roumanie pour la Coupe du monde 2026, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique. La campagne de qualifications tourne mal. Défaites à domicile et à l’extérieur contre la Bosnie, match nul décevant face à Chypre. La Roumanie se retrouve en barrages.
Trois jours entre la défaite et l’effondrement
Le 26 mars 2026, la Roumanie affronte la Turquie en demi-finale de barrage. La défaite scelle le sort de la sélection : pas de Mondial cet été. Pour Lucescu, qui rêvait de fouler les pelouses américaines comme il avait foulé celles du Mexique en 1970, le coup est rude.
Trois jours plus tard, le 29 mars, il s’effondre lors d’une séance technique à Bucarest. Arythmie cardiaque, hospitalisation en urgence à l’hôpital universitaire. Le 2 avril, depuis son lit d’hôpital, il annonce sa démission de son poste de sélectionneur. Le 5 avril, son état se dégrade. Transfert en soins intensifs. Le 7 avril, à 80 ans, son cœur cède définitivement.
En 2020, à 75 ans, il était devenu le plus vieil entraîneur de l’histoire de la Ligue des champions, un record qui tient toujours, selon les données compilées par l’UEFA. « Je voudrais mourir sur le terrain », répétait-il à qui voulait l’entendre. Le terrain ne l’aura précédé que de douze jours.
Un héritage qui dépasse les frontières
Le Real Madrid a publié un communiqué officiel dès l’annonce du décès, saluant « une figure majeure du football européen ». La FIFA, l’UEFA et des dizaines de clubs à travers le continent ont rendu hommage. En Roumanie, où le football traverse une crise de résultats depuis l’ère Hagi, la disparition de Lucescu referme un chapitre. Il reste le seul technicien roumain à avoir remporté une compétition européenne de clubs.
Son fils Răzvan, lui-même ancien gardien devenu entraîneur, avait failli se retrouver face à son père lors d’un Roumanie-Ukraine en 2009. Mircea avait décliné l’offre de diriger l’Ukraine pour éviter ce face-à-face familial. Le geste en dit long sur l’homme : derrière les 38 trophées, il y avait un père qui préférait esquiver une victoire plutôt que battre son propre fils.
La fédération roumaine doit désormais trouver un successeur à moins de trois mois du coup d’envoi de la Coupe du monde. Lucescu ne sera pas dans les tribunes cet été. Mais dans un stade de Donetsk, de Brescia, d’Istanbul ou de Bucarest, quelque part, un banc de touche restera vide un peu plus longtemps que d’habitude.