Ce dimanche matin, la place Saint-Pierre de Rome a vibré sous les applaudissements de plusieurs dizaines de milliers de fidèles. Léon XIV venait de prononcer son message de Pâques 2026. Mais cette fois, pas un seul pays n’a été cité. Ni l’Iran, ni l’Ukraine, ni Gaza. En rupture avec une tradition vieille de plusieurs décennies, le premier pape américain de l’histoire a choisi d’adresser son appel à la paix sans pointer le doigt sur aucun belligérant.
Le silence qui dit tout
Depuis des décennies, le message Urbi et Orbi de Pâques était l’occasion pour les papes de dresser une liste des crises mondiales. Jean-Paul II nommait les Balkans. François citait Gaza, l’Ukraine, le Myanmar. La tradition voulait que le Saint-Père désigne explicitement les zones de conflit les plus brûlantes, au risque de froisser tel ou tel gouvernement.
Léon XIV a tout remis à plat. « Que ceux qui ont des armes en main les déposent ! Que ceux qui ont le pouvoir de déclencher des guerres choisissent la paix ! Non pas une paix imposée par la force, mais par le dialogue ! », a-t-il lancé depuis le balcon central de la basilique, selon Vatican News. Pas un nom propre, pas une carte géographique. Un appel adressé, selon ses termes, à tous les détenteurs du pouvoir militaire sur la planète.
Cette décision a immédiatement alimenté les discussions parmi les vaticanistes. Un silence calculé pour ne pas alourdir diplomatiquement des négociations en cours ? Une façon de traiter toutes les guerres comme égales, sans hiérarchie ? Ou une volonté de ne pas offrir d’arguments à ceux qui auraient aimé se voir épargner par le discours papal ? Les interprétations divergent, mais s’accordent sur un point : la rupture est réelle.
Chicago, Lima, Rome : qui est Robert Prevost
Robert Francis Prevost a 70 ans. Il a été élu pape le 8 mai 2025, devenant le 267e pape de l’Église catholique et le premier de nationalité américaine dans toute l’histoire de l’institution. Il est aussi le premier pape issu de l’ordre de Saint-Augustin, une congrégation fondée au XIIIe siècle.
Mais l’étiquette « premier pape américain » est plus nuancée qu’elle n’y paraît. Prevost a passé treize ans comme missionnaire au Pérou entre 1985 et 1998, et a pris la nationalité péruvienne en 2015. C’est donc aussi le premier pape péruvien. Cette double identité géographique lui confère une position atypique dans les tensions entre les États-Unis et le reste du monde, notamment en Amérique latine.
Ses premiers mots lors de son élection, depuis le balcon de Saint-Pierre, avaient été en italien : « La paix soit avec vous tous. » Le fil est resté le même depuis. Dès le 12 mai 2025, quatre jours après son intronisation, il avait appelé Volodymyr Zelensky pour proposer la médiation du Saint-Siège dans le conflit ukrainien, rapporte la RTS. Ce dimanche, à Pâques, il a repris ce cap avec une intensité décuplée.
56 conflits actifs et un pape qui refuse de choisir
Le message de ce dimanche intervient dans un contexte tendu. Selon l’Institut de recherche pour la paix de Stockholm (SIPRI), le monde recensait 56 conflits armés actifs en 2024, le chiffre le plus élevé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La guerre en Ukraine entre dans sa quatrième année. Les confrontations entre l’Iran et les États-Unis ont marqué le début 2026. Des crises persistent en Afrique sahélienne, en Asie centrale, au Moyen-Orient.
Dans ce panorama, refuser de nommer un seul pays n’est pas un geste neutre. « Dans le monde, en de nombreux endroits, nous sommes témoins de tant de souffrances, de tant de morts », a reconnu Léon XIV, sans aller plus loin dans les désignations. Ce choix contraste avec la méthode de François, qui nommait explicitement les pays et adoptait des positions diplomatiques tranchées, parfois au risque de provoquer des réactions officielles.
La démarche de Léon XIV s’aligne davantage avec une tradition antérieure, celle des papes d’avant la guerre froide, qui préféraient les appels universels aux prises de position géopolitiques. Une stratégie qui présente un avantage concret : personne ne peut se sentir ciblé, et personne ne peut non plus se sentir épargné.
La formule « Urbi et Orbi » : à la ville et au monde
La bénédiction Urbi et Orbi, dont le nom signifie littéralement « à la ville et au monde » en latin, est l’une des rares occasions où le pape s’adresse formellement à l’ensemble de la planète. Elle est accordée à Rome et au monde entier, deux fois par an : à Noël et à Pâques. L’Église catholique revendique 1,4 milliard de fidèles dans le monde, ce qui en fait la plus grande institution religieuse de la planète.
La particularité de l’appel de Léon XIV, relevée par plusieurs analystes du Vatican, est sa portée volontairement non discriminante. En ne ciblant aucun gouvernement précis, il fait porter la responsabilité sur l’ensemble des dirigeants armés, sans offrir de prise politique aux uns ou aux autres. Une équidistance que ses critiques qualifient de prudente, et que ses défenseurs présentent comme une forme de sagesse diplomatique.
Il a aussi lancé un appel direct aux populations : « Non pas avec la volonté de dominer l’autre, mais de le rencontrer ! » Ce glissement du discours vers les individus, pas seulement vers les chefs d’État, constitue une autre différence notable avec les messages de ses prédécesseurs.
Le 11 avril, place Saint-Pierre, une veillée pour conjurer les crises
Léon XIV n’en est pas resté aux mots. Il a annoncé la tenue d’une veillée de prière pour la paix le 11 avril sur la place Saint-Pierre, à Rome. Une semaine après Pâques. Le pape a convié les fidèles du monde entier à s’y associer, que ce soit en se déplaçant à Rome ou en priant depuis chez eux. Aucune liste d’invités politiques n’a été rendue publique.
La date n’est pas anodine sur le plan international. Le 13 avril, soit deux jours plus tard, les représentants des États membres de l’Union européenne doivent se réunir pour finaliser les contre-mesures tarifaires face aux États-Unis, dans une période de tensions commerciales et diplomatiques. Le choix de la veillée à ce moment précis, qu’il soit délibéré ou non, met en résonance deux types de pressions sur les gouvernements occidentaux.
Depuis son élection, Léon XIV a fait de la paix le fil directeur de son pontificat. Sa prochaine grande étape sera donc cette veillée du 11 avril. Si le pape dit moins que ses prédécesseurs, il agit davantage. Et c’est peut-être là l’essentiel de son message.