3 100 rassemblements dans les 50 États, des cortèges à Berlin, Munich, Londres et Rome. Samedi 28 mars, la troisième vague du mouvement « No Kings » a submergé les rues américaines et débordé sur l’Europe, avec un objectif affiché par les organisateurs : dépasser les neuf millions de participants.

De Washington au Lincoln Memorial, la foule occupe le terrain

Aux États-Unis, les marcheurs ont convergé vers les lieux symboliques de la contestation. À Washington, plusieurs centaines de personnes ont traversé un pont au-dessus du Potomac pour atteindre le Lincoln Memorial, site historique des grandes marches pour les droits civiques. Pancartes « Regime change begins at home » et « Put down the crown, clown » se mêlaient dans la foule, selon les images relayées par l’AFP et Reuters.

À Atlanta, un ancien militaire de 36 ans, Marc McCaughey, a résumé le sentiment de nombreux manifestants devant les caméras de l’AFP : « Aucun pays ne peut gouverner sans le consentement du peuple. Les choses ne sont pas normales. Elles ne vont pas bien. » Le mouvement, coordonné par le collectif citoyen 50501 (50 États, 50 manifestations, un mouvement), avait enregistré plus de 3 100 événements sur l’ensemble du territoire, Alaska et Hawaï compris.

Trois vagues en neuf mois : la colère se structure

La première journée « No Kings » remonte à juin 2025. Elle avait été organisée en réponse au déploiement de la Garde nationale et de 700 Marines à Los Angeles pour disperser des manifestations anti-ICE (Immigration and Customs Enforcement), rapporte DW. Le mouvement était alors né en contrepoids au défilé militaire voulu par Trump pour le 250e anniversaire de l’armée américaine, un événement budgété à 45 millions de dollars, dont 16 millions de réparations de voirie pour les véhicules blindés.

Depuis, le rythme s’est accéléré. Deuxième vague en octobre 2025, avec plusieurs millions de participants selon les organisateurs. Et ce samedi, la troisième itération, portée par un contexte radicalement différent : la guerre au Moyen-Orient, lancée fin février par des frappes américano-israéliennes sur l’Iran, a ajouté le carburant de la colère populaire. Les prix à la pompe grimpent, le détroit d’Ormuz menace de se fermer, et les Houthis viennent d’entrer dans le conflit en tirant des missiles vers Israël depuis le Yémen.

Le prix du plein, nouvel accélérateur de la contestation

Ce qui distingue cette troisième vague des précédentes, c’est la convergence des griefs. En juin 2025, la question migratoire dominait. En octobre, les libertés civiles et les interférences avec la justice occupaient le devant. En mars 2026, c’est le portefeuille qui parle. Les sondages rapportés par Al Jazeera montrent un taux de désapprobation élevé de la guerre en Iran, y compris parmi les électeurs modérés. Les parlementaires, républicains comme démocrates, restent pourtant inertes : un mois après le début des frappes, aucune action législative concrète n’a été engagée au Congrès pour encadrer le conflit.

Pour les manifestants, la démocratie recule sur plusieurs fronts simultanés. Les organisateurs du mouvement dénoncent un exécutif qui « défie les tribunaux, expulse des citoyens américains, fait disparaître des gens dans la rue, attaque les droits civiques et taille dans les services publics », peut-on lire sur le site officiel de « No Kings ».

L’Europe rejoint la contestation

Le fait marquant de cette troisième journée reste son internationalisation. En Allemagne, des cortèges ont défilé à Hambourg, Munich, Francfort et Düsseldorf. Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées à Berlin contre les actions d’ICE et ce que les manifestants qualifient de « dérives antidémocratiques » de l’administration Trump, rapporte DW. Certains panneaux réclamaient aussi la publication intégrale des dossiers Epstein.

À Rome, les marcheurs ont ciblé la présidente du Conseil Giorgia Meloni, après l’échec de son référendum sur les réformes judiciaires, en brandissant des pancartes sur l’indépendance de la justice et la paix au Moyen-Orient. À Londres, les banderoles « Stop the far right » et « Stand up to Racism » complétaient un tableau de mobilisation coordonnée à l’échelle transatlantique.

La Maison-Blanche minimise, les midterms se rapprochent

La réponse officielle est venue de la porte-parole Abigail Jackson, qui a décrit les rassemblements comme le produit de « réseaux de financement de gauche » sans véritable soutien populaire, rapporte DW. Le Comité national républicain du Congrès a repris la même ligne, dénonçant des manifestations « orchestrées ».

La stratégie de communication tranche avec les chiffres. Les deux premières vagues avaient mobilisé plusieurs millions de personnes au total, d’après les organisateurs. Et le contexte politique rend le dédain officiel plus risqué qu’en juin. Les élections de mi-mandat se profilent en novembre 2026, et les sondages indiquent que le Parti républicain pourrait perdre le contrôle des deux chambres du Congrès, selon l’analyse de DW.

La semaine précédente, à la conférence conservatrice CPAC, le vice-président JD Vance a dominé le sondage informel pour la présidentielle de 2028, tandis que le secrétaire d’État Marco Rubio progressait, signe que le camp républicain prépare déjà l’après-Trump, rapporte Al Jazeera. L’ombre des midterms pèse sur la lecture du mouvement : la contestation de rue n’est plus seulement un défouloir, c’est un indicateur que les stratèges des deux partis scrutent de près.

Un mouvement qui cherche sa traduction politique

La question qui reste ouverte est celle de l’efficacité. Les marches contre la guerre du Vietnam avaient mis des années à peser sur la politique étrangère américaine. Le mouvement des Tea Party, à l’inverse, avait traduit sa colère en victoires électorales en quelques mois lors des midterms de 2010. « No Kings » oscille pour l’instant entre les deux modèles : une base large mais dispersée, un message qui fédère des mécontentements très différents (immigration, guerre, corruption, prix de l’énergie), et aucun leader identifié.

Les prochaines semaines diront si la colère de la rue trouve un relais au Congrès. Les votes sur le budget de la défense, prévus en mai, offriront un premier test. Si les parlementaires continuent de fuir le débat sur la guerre en Iran, la quatrième vague « No Kings » pourrait bien venir frapper directement dans les bureaux de vote, en novembre.