William Marsh n’avait aucune raison de s’attarder sur ce tiroir. Le doctorant du Muséum d’histoire naturelle de Londres triait des spécimens pour sa thèse quand un fragment de mâchoire de neuf centimètres a attiré son attention. Excavé dans les années 1920 dans la grotte de Gough, à Cheddar Gorge, dans le Somerset, l’os avait été catalogué comme un reste de canidé sans intérêt et rangé là depuis un siècle. Marsh venait de tomber, par hasard, sur la preuve que le chien est notre compagnon depuis 5 000 ans de plus que ce que la science croyait savoir.

Neuf centimètres qui valent cinq millénaires

Ce qui a poussé le jeune chercheur à examiner cet os de plus près, c’est une publication scientifique obscure, vieille d’une dizaine d’années, qui émettait l’hypothèse que le fragment pourrait appartenir à un chien domestique plutôt qu’à un loup. Intrigué, Marsh a soumis le spécimen à une analyse ADN génomique complète, une première pour un reste de canidé aussi ancien.

Le résultat, publié mercredi 25 mars dans la revue Nature, l’a stupéfié : l’os appartenait bien à un chien, et il datait d’environ 15 000 ans. Jusqu’ici, les preuves génétiques les plus solides de chiens domestiques remontaient à environ 10 000 ans. L’étude, qui a analysé l’ADN de 216 restes de canidés préhistoriques à travers l’Europe, repousse la chronologie de la domestication d’un coup, de plusieurs millénaires.

« Ce petit fragment de mâchoire, qui semble être une chose si insignifiante, a aidé à déverrouiller toute l’histoire humaine de la façon dont ce partenariat a commencé », a déclaré Marsh à la BBC.

Même table, même repas

L’os de Gough’s Cave n’a pas seulement battu un record d’ancienneté. L’analyse isotopique des ossements a révélé un détail que les archéologues n’avaient jamais pu confirmer aussi loin dans le temps : ces premiers chiens mangeaient exactement la même chose que les humains avec lesquels ils vivaient. Du poisson sur les sites d’Anatolie, de la viande et des plantes dans le Somerset.

Selina Brace, chercheuse au Muséum d’histoire naturelle de Londres, y voit la preuve d’une relation intime dès l’origine. « Ce que cela suggère, c’est une relation incroyablement proche entre humains et chiens. Il y a 15 000 ans, nous voyons ce niveau de compagnonnage que nous voyons encore aujourd’hui. C’est une relation vraiment longue », a-t-elle expliqué à la BBC.

Pas d’enclos, pas de gamelle séparée, pas de distance. Les premiers chiens chassaient, dormaient et mangeaient aux côtés des humains, dans une proximité que l’on associait jusque-là aux périodes bien plus récentes de la sédentarisation et de l’agriculture. La domestication du chien, elle, s’est faite en pleine ère glaciaire, quand l’humanité vivait encore de chasse et de cueillette.

La clé qui a déverrouillé un continent

La portée de la découverte dépasse largement une grotte du Somerset. Une fois la signature génétique du chien de Gough’s Cave solidement établie, les chercheurs ont pu l’utiliser comme référence pour réexaminer des dizaines de spécimens d’âge comparable dispersés à travers l’Europe occidentale et l’Anatolie centrale. Des os que la communauté scientifique classait jusqu’ici dans un flou taxinomique entre loup et chien, faute de marqueurs fiables.

Résultat : tous étaient des chiens.

Lachie Scarsbrook, de l’Université d’Oxford et de la LMU de Munich, co-auteur de l’étude, raconte le moment où il a compris : « Nous avons passé des années à essayer de comprendre des échantillons anciens dont l’ADN se situait entre le loup et le chien. Tout restait dans une zone grise. Puis ce petit os de mâchoire débarque et c’est la clé qui permet d’identifier d’autres chiens anciens dans toute l’Europe, qui étaient juste là sous notre nez depuis tout ce temps. »

La similarité génétique entre ces chiens, dispersés de la Grande-Bretagne jusqu’à la Turquie actuelle, prouve autre chose de fondamental : il ne s’agissait pas de domestications indépendantes survenues dans plusieurs régions. Une seule et même population de chiens existait déjà, voyageant avec les chasseurs-cueilleurs qui sillonnaient le continent à la fin de la dernière glaciation.

Du loup au labrador, en passant par la fin du monde

Comment un prédateur que les humains craignaient s’est-il retrouvé couché sur nos canapés ? Le scénario que les chercheurs décrivent commence par un deal non formulé. À la fin de l’ère glaciaire, certains loups gris se sont mis à rôder autour des campements, attirés par les restes de nourriture. Les moins craintifs obtenaient plus de calories. Les humains, eux, ont vite compris l’utilité de ces sentinelles involontaires : alerte en cas de danger, aide au pistage du gibier, présence dissuasive pour les autres prédateurs.

Génération après génération, la sélection a fait son œuvre. Des museaux plus courts, des dents plus petites, des comportements plus dociles. Le loup est devenu chien bien avant que les humains ne domestiquent les chats, les moutons ou les bovins. La découverte de Gough’s Cave repousse ce processus de 5 000 ans et montre qu’il était déjà profondément ancré à une époque où l’agriculture n’existait tout simplement pas.

Une seconde étude, publiée le même jour dans Nature par Anders Bergström de l’Université d’East Anglia et du Francis Crick Institute, vient compléter le tableau. Son équipe a analysé l’ADN de plus de 200 restes de chiens et de loups répartis de la Suisse à l’Arménie. Conclusion : les premiers chiens européens, légèrement plus récents que celui de Gough’s Cave, appartiennent à la même lignée que ceux retrouvés en Sibérie et en Asie de l’Est. Une ascendance unique, déjà présente sur une bonne partie de l’hémisphère nord à la fin de la glaciation.

« Où que les chiens aient été domestiqués pour la première fois, ils avaient déjà atteint l’Europe il y a au moins 14 000 ans, et ils contribuent de manière substantielle aux chiens que nous connaissons aujourd’hui », résume Bergström.

500 millions de descendants sur le canapé

Les quelque 500 millions de chiens domestiques qui partagent aujourd’hui nos maisons, nos parcs et, soyons honnêtes, nos lits, descendent directement de ces compagnons de l’ère glaciaire. En 15 000 ans, la relation n’a fait que se renforcer : au Néolithique, des sépultures montrent des chiens enterrés aux côtés de leurs propriétaires humains. À Skateholm, dans le sud de la Suède, un site daté de 7 000 à 5 000 ans révèle un chien couché contre son maître dans la tombe.

William Marsh, lui, prépare déjà la suite de ses travaux. L’objectif : localiser avec précision la région où la toute première domestication a eu lieu. La grotte de Gough a répondu à la question du « quand ». Celle du « où » reste ouverte. Mais comme le rappelle Ciara Farrell, responsable du patrimoine au Royal Kennel Club britannique, l’essentiel est peut-être ailleurs : « Tout propriétaire de chien connaît ce sentiment où son chien semble presque lui parler. Et cette relation s’est développée sur des milliers et des milliers d’années. Elle est unique aux chiens et aux humains. »