Dimanche 22 mars, 1 542 villes et 29 secteurs de Paris, Lyon et Marseille repartent aux urnes. Mais derrière les 4 355 listes en lice et les 821 triangulaires, trois duels concentrent toute l’attention. Dans les trois plus grandes villes de France, le jeu des alliances et des refus a redessiné le rapport de forces en une semaine. Et le résultat pourrait tenir à quelques milliers de bulletins.
Paris : Dati comble son retard grâce aux ralliements
Au soir du premier tour, Emmanuel Grégoire semblait intouchable. Le candidat socialiste, héritier de la mairie Hidalgo, avait récolté 37,98 % des voix, reléguant Rachida Dati à 25,46 %, soit plus de douze points derrière. Sept jours plus tard, le fossé s’est considérablement rétréci.
Deux mouvements ont changé la donne. Pierre-Yves Bournazel, candidat Horizons arrivé troisième avec 11,34 %, a fusionné sa liste avec celle de Dati. Puis Sarah Knafo, candidate Reconquête créditée de 10,4 %, s’est retirée. En face, Grégoire a refusé toute alliance avec Sophia Chikirou, la candidate LFI (11,72 %). Résultat : Chikirou se maintient, et l’arithmétique bascule. Un sondage Elabe réalisé pour La Tribune avait testé cette configuration précise avant le scrutin : Dati passait devant avec 47 %, contre 40 % à Grégoire et 13 % à Chikirou.
Stéphane Zumsteeg, directeur du département opinion de l’institut Ipsos-BVA, résume la situation : le ballottage très défavorable de Dati a significativement changé, rendant l’issue du scrutin difficile à cerner. Benjamin Haddad, ministre de l’Europe et colistier de Dati, ne cache pas son enthousiasme. Dans son camp, on considère cette triangulaire comme la meilleure configuration possible, celle où le vote de gauche se divise pendant que le vote de droite se rassemble.
Marseille : le RN à la porte de la deuxième ville de France
Le scénario marseillais est plus brutal. Benoît Payan, maire divers gauche depuis 2020, affronte en duel Franck Allisio, député RN de 45 ans. Les deux hommes se sont quittés sans un mot après leur dernier débat sur France 2, jeudi soir, le plus violent de leurs trois confrontations, selon Le Monde.
Payan a pris un pari risqué. Au lieu de fusionner avec la liste LFI de Sébastien Delogu, il a claqué la porte à toute alliance. Delogu, plutôt que de se maintenir, a choisi de ne pas déposer de liste au second tour, invoquant le risque d’une victoire du Rassemblement national. La gauche n’est donc pas divisée sur le bulletin, mais les électeurs insoumis se reporteront-ils sur un candidat qui les a publiquement repoussés ?
De son côté, Allisio a durci sa campagne dans les derniers jours. Selon Le Monde, il n’a pas hésité à qualifier Payan de candidat de Mélenchon, malgré le refus d’alliance. Payan a riposté en l’accusant de diffuser des informations inventées pour offrir Marseille comme trophée à Marine Le Pen. Si le RN l’emporte, ce sera la première fois qu’il conquiert une ville de cette taille. Le symbole dépasserait largement les Bouches-du-Rhône.
Lyon : le patron de l’OL contre l’écologiste et LFI
A Lyon, l’écart du premier tour tient sur un ongle. Grégory Doucet, le maire écologiste sortant, a devancé Jean-Michel Aulas de 0,58 point seulement (37,36 % contre 36,78 %). Un choc pour l’ancien président de l’Olympique Lyonnais, testé à 47 % dans les sondages quelques semaines avant le scrutin.
Doucet a rapidement scellé une alliance avec la candidate LFI Anaïs Belouassa-Cherifi (10,41 %), intégrant neuf membres de sa liste dans une nouvelle formation d’union de la gauche. Aulas, lui, a choisi de transformer le second tour en référendum anti-Mélenchon. Place des Terreaux, jeudi soir, l’ancien chef d’entreprise a martelé son message devant ses supporters : c’est nous ou LFI.
La stratégie est lisible. En absorbant le vote LFI, Doucet consolide son socle mais prête le flanc à l’accusation d’alliance avec l’extrême gauche. La préfecture du Vaucluse a d’ailleurs étiqueté la liste PS-LFI d’Avignon comme formation d’extrême gauche, un précédent qui alimente la rhétorique de la droite dans tout le pays. François Hollande, interrogé par Le Figaro, a regretté qu’Olivier Faure, patron du PS, n’ait pas clairement posé de règles pour encadrer ces accords locaux.
42,8 % d’abstention : le fantôme du premier tour
Au-dessus de ces batailles plane un chiffre qui relativise tout le reste. L’abstention du 15 mars a atteint 42,8 % au niveau national, un record historique en dehors de l’épisode sanitaire de 2020. En Côte-d’Or, le taux a frôlé les 43 %, rapporte Le Monde, un niveau jamais vu dans ce département. La raison la plus citée par les abstentionnistes est simple : dans de nombreuses communes, une seule liste se présentait, rendant le vote purement symbolique.
Dans les grandes villes, la dynamique est différente. La participation y est structurellement plus faible, comme l’a démontré le politologue Martial Foucault (Sciences Po) dans une analyse publiée par Le Monde. Plus la ville est grande, moins les électeurs se déplacent. A l’inverse, le vote RN progresse dans des territoires où la participation reste soutenue, ce qui complique les projections pour dimanche.
Partout, la question est la même : les électeurs du premier tour qui n’ont pas vu leur candidat se qualifier vont-ils se déplacer pour le second ? A Paris, les reports du vote Knafo vers Dati ne sont pas garantis. A Marseille, les électeurs de Delogu pourraient rester chez eux. A Lyon, le réservoir LFI de Doucet dépend d’une mobilisation militante qui n’a rien d’automatique.
Les alliances qui racontent la France politique de 2026
Au total, près de 300 fusions de listes ont été enregistrées avant la date limite du 17 mars, selon le ministère de l’Intérieur. A Colombes (Hauts-de-Seine), la gauche a réussi son union totale : écologistes, socialistes et insoumis ont fusionné pour affronter le candidat LR en duel. A Brie-Comte-Robert, c’est l’inverse qui a fait parler : la liste LR a rejoint celle du RN, une alliance encore rarissime à l’échelle nationale.
A Nantes, le local du candidat de la droite et du centre a été vandalisé jeudi soir, des militants menacés. A Nice, Eric Ciotti a saisi le préfet sur des soupçons de destruction de documents administratifs à la mairie. L’entre-deux-tours a été le plus tendu que la Ve République ait connu pour des municipales, selon plusieurs observateurs.
Les bureaux de vote ouvriront dimanche à 8 heures. Les premiers résultats tomberont à 20 heures. A Paris, Marseille et Lyon, les électeurs voteront deux fois : une fois pour leur mairie de secteur, une fois pour la mairie centrale. Les résultats des trois grandes villes fixeront le thermomètre politique du pays pour les mois à venir.