Des files d’attente de trois heures à Atlanta. Des familles campant devant les portiques de sécurité à New York-JFK. Des agents qui quittent leur poste du jour au lendemain. Depuis cinq semaines, le système de sécurité aérienne américain se désagrège sous l’effet d’un blocage politique à Washington. Dimanche, le président Donald Trump a annoncé une mesure que personne n’avait anticipée : l’envoi d’agents de l’immigration dans les halls d’embarquement dès le lendemain.
Cinq semaines sans salaire, 366 départs
Le 14 février, le Congrès américain n’a pas renouvelé le financement du Department of Homeland Security (DHS), le ministère fédéral qui chapeaute la sûreté aérienne, les garde-côtes, l’agence de gestion des catastrophes (FEMA) et les forces de l’immigration. Depuis cette date, près de 50 000 agents de la Transportation Security Administration (TSA), ceux qui contrôlent les bagages et les passagers dans tous les aéroports du pays, travaillent sans recevoir le moindre salaire.
Les conséquences sont mécaniques. Selon les chiffres officiels publiés par le DHS sur le réseau social X, 366 agents ont démissionné depuis le début du shutdown partiel. Les absences non justifiées ont plus que doublé. « Cette perte réduit considérablement la capacité de la TSA à répondre à la demande des passagers et crée des failles critiques dans les effectifs, chaque nouvelle recrue nécessitant quatre à six mois de formation », a prévenu le ministère dans un communiqué en ligne.
À l’aéroport d’Atlanta Hartsfield-Jackson, le plus fréquenté au monde avec plus de 93 millions de passagers par an, les voyageurs patientent désormais plusieurs heures avant d’atteindre les contrôles de sécurité. À New York-JFK, même scénario. L’aéroport de La Nouvelle-Orléans a officiellement demandé aux passagers d’arriver au moins trois heures avant leur vol, rapporte Al Jazeera. Des responsables syndicaux indiquent que certains agents de la TSA occupent désormais un second emploi pour payer leurs factures. Plusieurs aéroports ont lancé des collectes de nourriture et de cartes-cadeaux pour le personnel impayé.
« Sécurité comme personne n’en a jamais vu »
Face à la paralysie, Trump a opté pour une solution que les spécialistes de la sûreté aérienne qualifient d’inédite. Sur son réseau Truth Social, il a annoncé samedi le déploiement d’agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) dans les principaux aéroports du pays dès le lundi 24 mars. « Plus d’attente, plus de jeux ! », a-t-il écrit, promettant une « sécurité comme personne n’en a jamais vu ».
Tom Homan, responsable des opérations frontalières et chargé de piloter le dispositif, a précisé dimanche que les agents de l’ICE, formés aux opérations d’immigration et non à la sûreté aérienne, occuperaient des « rôles de soutien » : surveillance des couloirs de sortie, vérification des pièces d’identité. « Je ne vois pas un agent de l’ICE examiner une radio des bagages », a-t-il reconnu à la télévision. La question se pose alors : en quoi des agents non formés au contrôle de sécurité résoudront-ils les files d’attente causées par un manque d’agents formés au contrôle de sécurité ?
Le secrétaire aux Transports Sean Duffy a prévenu que la situation allait « considérablement empirer avant de s’améliorer ». Dans le même message sur Truth Social, Trump a par ailleurs annoncé que les agents de l’ICE procéderaient à « l’arrestation immédiate de tous les immigrés illégaux » dans les aéroports, visant en particulier les ressortissants somaliens.
Deux citoyens abattus, un Congrès paralysé
Ce qui ressemble à un problème budgétaire est en réalité une crise politique profonde. Les démocrates refusent de voter le financement du DHS tant que l’administration n’accepte pas des réformes des pratiques de l’ICE. Leur exigence s’est durcie après un double drame à Minneapolis en janvier : deux citoyens américains, Renee Good et Alex Pretti, ont été abattus par des agents fédéraux lors de raids contre l’immigration. L’un était infirmier, l’autre n’avait aucun lien avec les personnes visées par les opérations.
Depuis, les démocrates réclament des règles élémentaires : obligation pour les agents de s’identifier clairement, port de caméras corporelles, protocoles encadrant l’usage de la force. Ils affirment avoir tenté à neuf reprises de faire adopter un financement d’urgence ciblé, portant uniquement sur la TSA, la FEMA et les garde-côtes. Les républicains ont bloqué chaque tentative, exigeant un vote global sur l’ensemble du budget du ministère.
Le chef du groupe démocrate à la Chambre des représentants, Hakeem Jeffries, a prévenu que le déploiement d’« agents de l’ICE non formés » dans les aéroports risquait de reproduire « les comportements qui ont déjà coûté des vies ». Le département de la Justice a, de son côté, refusé d’ouvrir une enquête sur les tirs mortels de Minneapolis, rapporte Al Jazeera.
La Coupe du Monde dans trois mois et 625 millions en retard
Le timing est d’autant plus alarmant que les États-Unis accueillent la Coupe du monde de football à partir du 11 juin, aux côtés du Canada et du Mexique. Selon des documents de renseignement obtenus par Reuters, les briefings de sécurité fédéraux et étatiques ont identifié des menaces d’attaques extrémistes visant spécifiquement les infrastructures de transport pendant le tournoi.
Un rapport de renseignement du New Jersey, l’État qui accueillera la finale, a signalé des complots terroristes déjoués et une prolifération de propagande extrémiste en ligne liée à l’événement. Un autre document, daté de septembre 2025, décrit un message en ligne incitant à des attaques contre les infrastructures ferroviaires pendant les matchs sur la côte ouest des États-Unis. Les autorités sécuritaires sont en alerte renforcée depuis le déclenchement du conflit armé entre les États-Unis, Israël et l’Iran, qui alimente des menaces de représailles sur le sol américain.
Pour financer la sécurité de l’événement, le Congrès avait voté 625 millions de dollars en juillet 2025, sous forme de subventions fédérales administrées par la FEMA. L’argent devait être distribué avant le 30 janvier 2026. Il ne l’a été que cette semaine, après des enquêtes de Reuters et des plaintes d’organisateurs. Mike Sena, président de la National Fusion Center Association, qui coordonne 80 centres de partage de renseignements à travers le pays, a résumé la situation : « Ce sera extrêmement serré. »
L’achat de technologies de surveillance et d’équipements de sécurité prend normalement plusieurs mois après la réception des fonds. Avec moins de trois mois avant le coup d’envoi et un appareil sécuritaire fédéral fonctionnant au ralenti, les villes hôtes américaines se retrouvent à planifier la sécurité du plus grand événement sportif de l’année avec des ressources amputées et des agents démoralisés.
Le premier match se joue le 11 juin au Mexique. Le lendemain, les États-Unis et le Canada entrent en jeu. D’ici là, les 50 000 agents de la TSA espèrent surtout une chose : recevoir leur salaire.