Le baril de Brent a touché 82 dollars lundi matin, en hausse de 10 %. Le gaz européen a bondi de 22 %. Les Bourses de Paris, Francfort et Londres plongent. En quelques heures, le conflit au Moyen-Orient a basculé du terrain militaire au terrain économique.
Trois navires attaqués près du détroit d’Ormuz ce week-end, un avertissement iranien aux navires marchands, et 150 tankers cloués à l’ancre dans les eaux du Golfe : les ingrédients d’un choc pétrolier sont réunis. Le détroit, large de 33 kilomètres à son point le plus étroit, voit transiter environ 20 % du pétrole et du gaz consommés dans le monde, selon l’Agence internationale de l’énergie. Quand il se ferme, les marchés paniquent.
Les chiffres du lundi noir
Lundi 2 mars au matin, le baril de Brent de la mer du Nord s’est envolé jusqu’à 82 dollars, soit une hausse de 10 % par rapport à la clôture de vendredi. Le WTI américain a suivi la même trajectoire, grimpant de 7,6 % à 72,20 dollars, rapporte la BBC. Le gaz naturel européen, mesuré par le contrat TTF néerlandais, a bondi de 22 % pour atteindre 38,88 euros le mégawattheure, selon Le Figaro. Les marchés redoutent des perturbations sur les exportations de gaz naturel liquéfié depuis le Golfe, en particulier celles du Qatar.
L’or, valeur refuge classique en période de crise, a gagné 2,3 % pour atteindre 5 396 dollars l’once, rapporte la BBC.
Côté actions, la Bourse de Paris a chuté de 2,36 % dès l’ouverture. Francfort a perdu 2,29 %, Londres 0,93 %, selon Le Figaro. Les secteurs les plus exposés ont été massacrés : Air France-KLM a dévissé de 7,24 %, Lufthansa de 5,77 %, EasyJet de 4,22 %. Le tourisme a été encore plus touché, avec Accor en baisse de 9,50 % et TUI de 7 %.
Seul secteur en hausse : les géants pétroliers. TotalEnergies a bondi d’environ 5 % à Paris, porté par la flambée des cours.
150 tankers à l’ancre, le commerce maritime figé
Le trafic maritime est quasiment à l’arrêt à l’entrée du détroit d’Ormuz. Au moins 150 tankers ont jeté l’ancre dans les eaux du Golfe, hors du passage stratégique, selon la plateforme de suivi maritime Kpler, citée par la BBC. Seuls quelques navires iraniens et chinois ont traversé lundi matin.
Le UK Maritime Trade Operations Centre a confirmé que deux navires avaient été touchés et qu’un « projectile inconnu » avait explosé « à très grande proximité » d’un troisième. Les Gardiens de la Révolution iraniens ont revendiqué des frappes sur trois pétroliers britanniques et américains, qui seraient « en feu », selon la télévision d’État iranienne. Londres et Washington n’ont pas commenté.
L’Iran a averti les navires de ne pas traverser le détroit. Les principaux armateurs mondiaux ont suspendu leurs passages.
L’OPEP+ tente de calmer le jeu
Dimanche, veille de l’ouverture des marchés, le groupe OPEP+ a annoncé une augmentation de sa production de 206 000 barils par jour, rapporte la BBC. L’objectif affiché : amortir la hausse des prix. Le geste reste symbolique. La production mondiale tourne autour de 100 millions de barils par jour. Un ajout de 0,2 % ne compense pas la menace de voir 20 % des flux mondiaux bloqués.
Saul Kavonic, responsable de la recherche énergie chez MST Marquee, a relativisé la panique auprès de la BBC : « Le marché ne panique pas. Il y a plus de clarté sur le fait que les infrastructures de transport et de production de pétrole ne sont pas, jusqu’ici, une cible prioritaire de part et d’autre. » Robin Mills, patron du cabinet Qamar Energy à Dubaï et ancien cadre de Shell, a tempéré : « Les prix ne sont pas particulièrement élevés, ils restent en dessous de leur niveau d’il y a deux ans. Nous ne sommes pas encore en mode crise pétrolière. »
D’autres analystes sont moins optimistes. Si le conflit se prolonge, le baril pourrait franchir les 100 dollars, un seuil qui n’a plus été atteint depuis 2022.
L’inflation, la menace qui se profile
La hausse des prix de l’énergie touche directement les ménages. Edmund King, président de l’AA (la plus grande association d’automobilistes britanniques), a prévenu que « la durée et l’ampleur de la hausse des prix à la pompe dépendent de la durée du conflit ».
En France, le litre de gazole tournait autour de 1,60 euro fin février. Chaque hausse de 10 dollars du baril se traduit, en moyenne, par 5 à 7 centimes de plus par litre à la pompe, selon les estimations habituelles des analystes du secteur. Si le Brent reste durablement au-dessus de 80 dollars, les automobilistes français pourraient voir leur plein grimper de 3 à 4 euros.
Subitha Subramaniam, cheffe économiste chez Sarasin & Partners, a détaillé l’effet cascade à la BBC : si les prix du pétrole restent élevés durablement, « cela va se répercuter sur d’autres prix, comme l’alimentation, l’agriculture, les matières premières industrielles, et cela va alimenter l’inflation ». La Banque d’Angleterre, qui envisageait de nouvelles baisses de taux, pourrait geler ses décisions. La Banque centrale européenne fait face au même dilemme : relancer la croissance ou contenir une inflation repartie à la hausse.
En France, l’inflation venait de remonter de 0,3 % à 1 % en février. Un baril durablement haut pourrait accélérer cette tendance et freiner la reprise de la consommation.
Le précédent de 1973 et ses limites
La comparaison avec le choc pétrolier de 1973 revient dans les analyses. À l’époque, l’embargo des pays arabes avait fait quadrupler le prix du pétrole en quelques mois, provoquant une récession mondiale. La situation de 2026 diffère sur plusieurs points. Les économies occidentales sont moins dépendantes du pétrole qu’il y a 50 ans : la part du pétrole dans le mix énergétique européen est passée de 55 % en 1973 à environ 35 % aujourd’hui, selon l’AIE. Les réserves stratégiques existent (90 jours de consommation pour les pays de l’OCDE). Et les énergies renouvelables couvrent désormais plus de 40 % de la production électrique européenne.
Kat Hudson, directrice des stratégies d’investissement chez Hargreaves Lansdown, a résumé les craintes des marchés auprès du Figaro : l’inquiétude porte sur « la hausse significative des prix du pétrole, les perturbations des chaînes d’approvisionnement, et le risque d’une inflation plus élevée ».
La prochaine réunion de la BCE est prévue le 17 avril. D’ici là, l’évolution du conflit au Moyen-Orient et la réouverture ou non du détroit d’Ormuz dicteront la trajectoire des prix de l’énergie, et par ricochet, celle du pouvoir d’achat des Européens.