« Cela s’appelle du chantage. » Samedi, face à un groupe de journalistes à Kiev, Volodymyr Zelensky a lâché le mot. En cause : les pressions de ses propres alliés européens pour qu’il répare l’oléoduc Droujba, artère soviétique qui achemine du pétrole russe vers la Hongrie et la Slovaquie. Le président ukrainien refuse. Bruxelles insiste. Et 90 milliards d’euros d’aide européenne restent suspendus entre les deux.

Un tuyau de 4 000 km devenu arme politique

Construit dans les années 1960 sous l’ère soviétique, l’oléoduc Droujba (« amitié » en russe) est l’un des plus longs réseaux de pipelines au monde. Depuis la Russie, il traverse la Biélorussie et l’Ukraine pour alimenter la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque et l’Allemagne. En août 2025, les forces ukrainiennes avaient frappé les stations de pompage de Droujba en territoire russe, provoquant un arrêt temporaire. Depuis janvier 2026, Kiev affirme qu’une frappe aérienne russe a endommagé une section du pipeline sur le sol ukrainien. Les réparations prendraient jusqu’à six semaines.

La Hongrie et la Slovaquie, dont les raffineries dépendent encore largement du brut russe, se retrouvent sans approvisionnement. Budapest a riposté en bloquant deux mesures capitales pour Kiev au sein de l’UE : un prêt de 90 milliards d’euros, destiné en partie à l’achat d’armes, et un nouveau train de sanctions contre Moscou.

Sanctions d’un côté, pétrole de l’autre

Zelensky dénonce une contradiction frontale. « On vend du pétrole russe ou on n’en vend pas. Ils me forcent à rétablir le Droujba. En quoi est-ce différent de la levée des sanctions ? », a-t-il déclaré, selon la BBC. Le reproche vise un double standard devenu difficile à nier : l’UE sanctionne la vente de pétrole russe d’un côté, tout en exigeant que l’Ukraine le laisse transiter par son sol de l’autre.

Le contexte rend la pilule encore plus amère pour Kiev. Les États-Unis ont assoupli le 11 mars leurs propres sanctions sur le pétrole russe déjà en mer, une mesure temporaire (jusqu’au 11 avril, selon le secrétaire au Trésor Scott Bessent) destinée à calmer la flambée des prix déclenchée par la guerre en Iran. Kirill Dmitriev, émissaire économique de Vladimir Poutine, n’a pas tardé à s’engouffrer dans la brèche : la Russie est « intégrale à la stabilité du marché énergétique mondial », a-t-il déclaré, estimant que de nouveaux allègements étaient « inévitables ».

Orbán en campagne, Zelensky en bouc émissaire

Le calendrier pèse lourd. Viktor Orbán, premier ministre hongrois et l’un des rares dirigeants européens proches du Kremlin, joue sa survie politique. Les élections législatives hongroises sont fixées au 12 avril, et les sondages indépendants placent son parti Fidesz derrière l’opposition menée par Péter Magyar.

Orbán a fait de l’hostilité envers l’Ukraine un pilier de campagne. Des panneaux d’affichage présentant Zelensky sous un jour négatif ont fleuri dans tout le pays, rapporte Le Monde. L’un d’eux, photographié à Budapest, affiche : « Ne laissons pas Zelensky avoir le dernier mot. » Zelensky est allé plus loin : selon lui, des « conseillers en communication russes » se trouvent sur le territoire hongrois pour « aider le gouvernement actuel dans le processus électoral ».

Dimanche à Budapest, des dizaines de milliers de partisans d’Orbán ont défilé dans une « marche pour la paix ». Sur une banderole en tête du cortège : « Nous ne serons pas une colonie ukrainienne. » Péter Magyar a annoncé un rassemblement rival plus tard dans la journée, selon Le Monde. Certains diplomates européens, cités par la BBC, craignent que le refus de Kiev de réparer le pipeline ne renforce la position d’Orbán dans les urnes.

La Commission prise entre deux feux

Bruxelles tente de ménager les deux camps. La Commission européenne a proposé l’envoi d’une mission d’inspection pour évaluer les dégâts sur le pipeline. Zelensky n’a pas fermé la porte, mais rappelle que le prêt de 90 milliards a été adopté par les 27 États membres et doit être versé. « Si on me pose comme condition que l’Ukraine ne recevra pas d’armes, alors, excusez-moi, je suis impuissant. Je ne peux pas laisser l’armée sans armes », a-t-il martelé, selon BFM TV.

Le dossier a été abordé vendredi à Paris. Emmanuel Macron a évoqué la question du pipeline lors de la visite de Zelensky, d’après BFM TV. La France livre d’ailleurs cette année un nouveau système de défense anti-missile SAMP/T à l’Ukraine, que Kiev envisage de tester contre les missiles balistiques russes comme alternative au Patriot américain, dont les livraisons sont menacées par la crise au Moyen-Orient.

Les drones, nouveau « pétrole » ukrainien

Pour desserrer l’étau, Zelensky mise sur un atout que personne ne lui contestait il y a un an : l’expertise en drones. « La production de drones modernes et l’expertise ukrainienne, c’est notre pétrole d’aujourd’hui », a-t-il déclaré. Depuis le début de la guerre en Iran, plusieurs pays du Golfe ont demandé l’aide de Kiev pour contrer les drones de conception iranienne Shahed, que Moscou utilise aussi contre l’Ukraine depuis des années.

Des spécialistes ukrainiens ont été envoyés cette semaine au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite et en Jordanie, selon l’AFP. Washington a « contacté l’Ukraine à plusieurs reprises », d’après Zelensky, qui propose un accord de production conjointe à 50 milliards de dollars. Le président ukrainien insiste : il ne s’agit pour l’instant que de partage d’expertise. « Nous ne sommes pas en guerre avec l’Iran », a-t-il précisé.

Le sort du pipeline Droujba se joue sur plusieurs fronts simultanés. Les élections hongroises du 12 avril pourraient redistribuer les cartes si Orbán perd le pouvoir. Le prêt européen de 90 milliards, promis mais bloqué, reste la clé de voûte du financement militaire ukrainien. Chaque semaine de retard dans les réparations alourdit la facture pour Budapest et Bratislava, tandis que Kiev négocie sa survie à coups d’expertise en drones et de bras de fer diplomatiques.