La commission passe de 30 à 20%. Les développeurs peuvent désormais utiliser leurs propres systèmes de paiement. Et des boutiques alternatives vont pouvoir s’installer sur Android bien plus facilement. Décryptage d’un virage qui va secouer toute l’industrie mobile.

30%. Pendant des années, ce chiffre a cristallisé la colère de milliers de développeurs d’applications mobiles. Google, comme Apple, prélevait près d’un tiers du prix de chaque achat réalisé sur sa boutique. Le 4 mars 2026, Sameer Samat, président de l’écosystème Android, a annoncé une refonte profonde de ce modèle. La commission standard sur les achats intégrés tombe à 20%. Les abonnements récurrents ne seront taxés qu’à 10%. Et les développeurs qui participent à certains programmes de qualité pourront descendre jusqu’à 15%.

Google découple aussi pour la première fois les frais de son système de paiement : 5% supplémentaires pour ceux qui l’utilisent. Ceux qui préfèrent passer par leur propre solution ou rediriger les acheteurs vers leur site web ne paieront pas ce supplément. Un changement radical pour un écosystème qui, jusqu’ici, ne laissait aucun choix.

Quatre ans de procédures, un accord en quelques lignes

Pour comprendre cette annonce, il faut remonter à 2020. Cette année-là, Epic Games, l’éditeur de Fortnite, retire son jeu du Play Store et attaque Google en justice. Le reproche : abus de position dominante. Le studio accuse Google de verrouiller Android pour empêcher toute concurrence dans la distribution d’applications et dans les paiements.

En décembre 2023, un jury californien donne raison à Epic sur tous les points. Le juge James Donato ordonne à Google d’ouvrir son écosystème : autoriser des systèmes de paiement tiers, permettre aux développeurs de rediriger leurs utilisateurs, et faciliter l’installation de boutiques concurrentes. Google fait appel, mais la pression ne faiblit pas.

En parallèle, la Commission européenne ouvre ses propres enquêtes sur le Play Store. Le Digital Markets Act, entré en vigueur en 2024, impose aux « contrôleurs d’accès » de nouvelles obligations d’ouverture. Entre les tribunaux américains et les régulateurs européens, Google se retrouve pris en tenaille.

L’accord annoncé le 4 mars met fin à l’ensemble des litiges avec Epic Games à l’échelle mondiale, selon le blog officiel d’Android Developers. Tim Sweeney, le patron d’Epic, n’a pas encore commenté publiquement les termes précis de l’accord.

Des boutiques alternatives certifiées sur Android

L’autre volet de l’annonce concerne la distribution elle-même. Google lance un programme baptisé « Registered App Stores » qui permettra à des boutiques tierces d’obtenir une certification officielle. Les magasins validés bénéficieront d’un processus d’installation simplifié, sans les multiples avertissements de sécurité qui découragent aujourd’hui la plupart des utilisateurs.

Les boutiques qui ne souhaitent pas rejoindre le programme conserveront la possibilité de se faire installer manuellement, via le sideloading classique. Mais Google précise que cette procédure pourrait se compliquer à l’avenir pour les acteurs non certifiés, rapporte Siècle Digital.

Le programme démarrera en dehors des États-Unis, selon le blog officiel, et sera étendu au marché américain sous réserve d’approbation judiciaire. Un calendrier de déploiement progressif accompagne l’ensemble des changements : l’Espace économique européen, le Royaume-Uni et les États-Unis d’ici le 30 juin 2026, l’Australie d’ici septembre, le Japon et la Corée du Sud d’ici décembre, et le reste du monde avant fin septembre 2027.

Ce que ça change concrètement pour les développeurs

Prenons un exemple chiffré. Un développeur de jeu mobile qui génère 100 000 euros de ventes in-app reversait jusqu’ici 30 000 euros à Google. Avec la nouvelle grille, la facture tombe à 20 000 euros s’il utilise son propre système de paiement, ou 25 000 euros s’il reste sur celui de Google (20% de commission plus 5% de frais de facturation). Pour un éditeur qui vit d’abonnements, le gain grimpe encore : seulement 10 000 euros prélevés sur les mêmes 100 000 euros de chiffre d’affaires.

Les petits studios, qui peinent à dégager des marges sur le mobile, y trouvent une bouffée d’oxygène. Les géants comme Spotify ou Netflix, qui dépensent des fortunes en lobbying contre les commissions des boutiques, obtiennent ce qu’ils réclamaient depuis des années.

Google conserve malgré tout les commissions les plus basses parmi les grandes boutiques d’applications, selon l’Usine Digitale. Apple, de son côté, maintient sa commission à 30% sur l’App Store pour les gros éditeurs, avec une réduction à 15% pour les développeurs qui gagnent moins d’un million de dollars par an.

Pourquoi Apple observe la situation de très près

Le précédent créé par Google met Apple dans une position délicate. Cupertino fait face aux mêmes types de poursuites : Epic Games a aussi attaqué Apple en justice, et la Commission européenne a déjà infligé 1,84 milliard d’euros d’amende à la firme pour ses pratiques anticoncurrentielles sur la distribution de musique en streaming.

Le Digital Markets Act contraint Apple à autoriser des boutiques alternatives et des systèmes de paiement tiers dans l’Union européenne depuis 2024. Mais les conditions imposées par Apple restent si restrictives qu’elles font l’objet de nouvelles plaintes. La Core Technology Fee, cette redevance de 0,50 euro par installation au-delà d’un million de téléchargements, a été dénoncée par Spotify, Epic et plusieurs développeurs indépendants.

Si Google accorde volontairement ce qu’Apple refuse sous la contrainte, les régulateurs européens et les juges américains disposeront d’un argument supplémentaire pour durcir leurs exigences vis-à-vis de Cupertino, souligne Siècle Digital.

Un marché mobile en pleine recomposition

Le modèle des 30% de commission, instauré par Apple en 2008 avec le lancement de l’App Store, tient depuis près de deux décennies. Google l’avait adopté par mimétisme. Ce consensus vole en éclats. La pression combinée des régulateurs, des tribunaux et des grands éditeurs a fini par produire un mouvement de fond irréversible.

Les premiers effets concrets de ces changements devraient se faire sentir dès l’été 2026 en Europe. Le Parlement européen examine un renforcement du Digital Markets Act qui pourrait imposer des plafonds de commission encore plus bas. La prochaine audience dans l’affaire Epic contre Apple aux États-Unis est programmée pour le printemps 2026.