Il a chanté devant des foules de 100 000 personnes, défié un président au pouvoir depuis quarante ans, survécu à la torture et à la prison. Ce samedi 15 mars, Robert Kyagulanyi, alias Bobi Wine, 44 ans, a annoncé dans une vidéo publiée sur X qu’il avait quitté l’Ouganda « pour des engagements critiques à l’étranger », après deux mois passés dans la clandestinité. Derrière la formule diplomatique se cache une fuite en urgence : celle d’un homme traqué par l’armée d’un régime qui ne tolère plus aucune opposition.

Une élection sous contrôle militaire

Tout commence le 15 janvier 2026. L’Ouganda vote. Les machines d’identification biométrique tombent en panne dans les bastions de l’opposition, notamment Kampala. Les bureaux de vote passent au registre manuel, une faille que les militants pro-démocratie avaient justement voulu prévenir en imposant la biométrie. Résultat officiel : Yoweri Museveni, 81 ans, réélu avec 71,65 % des voix. Bobi Wine est crédité de 24,72 %.

Le scrutin se déroule sous coupure internet, en présence massive de militaires, et après l’enlèvement de plusieurs agents électoraux de l’opposition. Les observateurs de l’Union africaine, conduits par l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan, notent qu' »intimidations, arrestations et enlèvements » ont ciblé l’opposition et la société civile, « instillant la peur et érodant la confiance publique dans le processus électoral ». Wine dénonce immédiatement un scrutin « truqué » et affirme que « la volonté du peuple a été usurpée ».

« Je veux Wine mort » : le fils du président sème la terreur

Les semaines qui suivent l’élection basculent dans la violence. Le chef des forces armées, le général Muhoozi Kainerugaba, n’est pas n’importe qui : c’est le fils de Museveni. Sur X, il publie un message sans ambiguïté : il veut Bobi Wine mort. Le post sera supprimé, mais pas avant d’avoir été capturé et diffusé par des milliers d’internautes. Plus qu’une menace personnelle, c’est un signal envoyé à tout l’appareil sécuritaire.

Kainerugaba se vante ensuite publiquement de la mort de 30 membres de l’opposition et de l’arrestation de plus de 2 000 de leurs sympathisants. Des chiffres qu’il avance non pas comme un aveu, mais comme un trophée. Dans la nuit suivant le scrutin, les forces de sécurité ont mené un raid sur le domicile de Wine. « Le militaire et la police ont coupé le courant et désactivé certaines de nos caméras de surveillance », racontera l’opposant sur les réseaux sociaux. Il parvient à s’échapper et entre dans la clandestinité.

Deux mois sous terre

Pendant près de soixante jours, Bobi Wine disparaît. Pas un mot public, pas une localisation connue. « L’ensemble de l’appareil sécuritaire ougandais a investi des milliards de shillings de l’argent des contribuables pour me chercher partout, mais ils n’ont pas réussi à me trouver », dira-t-il dans sa vidéo de samedi, avec une pointe d’ironie. Ni le gouvernement ni l’armée n’ont répondu aux demandes de commentaire sur son message.

Wine confie la présidence intérimaire de son parti, la National Unity Platform (NUP), à sa vice-présidente Lina Zedriga. Il assure que son exil sera temporaire : « Au bon moment, je reviendrai et je continuerai le combat. » Puis, dans un défi adressé directement au régime : « Après tout, je n’ai commis aucun crime. Se présenter à la présidence n’est pas un crime. »

Du ghetto de Kampala à la scène internationale

Bobi Wine n’est pas un politicien ordinaire. Né dans les quartiers populaires de Kampala, il devient dans les années 2010 l’une des plus grandes stars musicales d’Afrique de l’Est. Ses chansons, mêlant reggae, afrobeat et hip-hop, parlent de pauvreté, de corruption et de la jeunesse oubliée. Son tube « Ghetto » devient un hymne pour une génération qui n’a connu que le règne de Museveni.

En 2017, il bascule dans la politique en remportant un siège de député dans une élection partielle. Sa popularité inquiète le régime. Lors de la présidentielle de 2021, il est arrêté à plusieurs reprises, son équipe de campagne est attaquée, des dizaines de ses partisans sont tués. Il raconte avoir été frappé et torturé en détention. Malgré tout, il se présente, obtient 35 % des voix (selon les chiffres officiels, qu’il conteste) et reste en Ouganda.

Cette fois, il a choisi l’exil. Un choix qui marque un tournant : quand le principal opposant quitte le pays, c’est l’espace politique tout entier qui se referme.

Quarante ans de Museveni : le dernier autocrate d’Afrique de l’Est

Yoweri Museveni a pris le pouvoir en 1986, à la tête d’une guérilla, dans un pays ravagé par les dictatures d’Idi Amin et de Milton Obote. Il a été salué pendant des années comme un réformateur et un allié clé de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme en Somalie. Mais le réformateur est devenu ce qu’il avait combattu.

Au fil des décennies, il a fait supprimer les limites constitutionnelles de mandats, puis la limite d’âge. Kizza Besigye, son ancien allié devenu rival, l’a défié quatre fois avant d’être enlevé au Kenya en 2024 et rapatrié de force pour être jugé par un tribunal militaire pour trahison. Le schéma est toujours le même : chaque voix dissidente est soit cooptée, soit écrasée.

Avec la fuite de Wine, Museveni n’a plus d’opposant crédible en face de lui sur le sol ougandais. Le parti NUP, privé de son leader charismatique, devra tenir sans la voix qui faisait descendre des foules dans la rue. L’autre opposition historique, celle de Besigye, est déjà neutralisée par son procès en cours.

Wine a promis de revenir. « Je reviendrai et je laisserai le régime faire ce qu’il veut de moi, sous les yeux du monde entier. » Des mots de défi, certes. Mais dans un pays où l’appareil sécuritaire est entre les mains d’un père et de son fils, où les morts de l’opposition sont comptabilisés comme des victoires, et où les observateurs internationaux constatent sans pouvoir agir, la question n’est pas de savoir si Wine reviendra. C’est de savoir dans quel pays il reviendra.