La France possédait jusqu’ici « au moins 300 têtes nucléaires », selon le ministère des Armées. Ce lundi 2 mars, depuis la base de l’Île-Longue dans le Finistère, Emmanuel Macron a annoncé que ce chiffre allait grimper, sans préciser de combien. Le président a aussi promis que Paris ne communiquerait plus sur l’état de son arsenal, « pour couper court à toute spéculation ».

Plus de têtes, moins de transparence

Le discours, prononcé devant le sous-marin nucléaire Le Téméraire, marque un tournant dans la doctrine française. Macron a baptisé sa nouvelle stratégie « dissuasion avancée », un concept qui repose sur deux piliers : augmenter les capacités de l’arsenal et les projeter à l’échelle européenne.

Côté matériel, le président a dévoilé le nom du prochain sous-marin nucléaire lanceur d’engins : L’Invincible. Il devrait être opérationnel en 2036, rapporte France Info. Le chef de l’État a qualifié la période actuelle de « rupture géopolitique » justifiant un « durcissement du modèle ». La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël en Iran depuis le 28 février « porte et portera son lot d’instabilité et d’embrasement possible à nos frontières », a-t-il ajouté.

Le choix de ne plus publier le nombre de têtes nucléaires rompt avec une tradition instaurée par Nicolas Sarkozy en 2008, quand la France avait volontairement révélé posséder moins de 300 ogives. Cette transparence, présentée à l’époque comme un geste de bonne volonté envers le désarmement, est désormais considérée comme un handicap stratégique.

Huit pays prêts à coopérer, mais personne ne touche au bouton

L’annonce la plus scrutée concerne la dimension européenne. Huit pays ont accepté de participer à cette « dissuasion avancée » : le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. D’autres négociations sont en cours, selon l’Élysée.

Concrètement, les alliés pourront participer aux exercices de dissuasion français. Les forces aériennes stratégiques françaises pourraient « se disséminer dans la profondeur du continent européen » pour brouiller les calculs adverses, a expliqué Macron. Des forces conventionnelles alliées pourraient aussi être intégrées aux activités nucléaires françaises.

Le Royaume-Uni, seul autre pays européen doté de l’arme atomique, occupe une place à part dans ce dispositif. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni vont « travailler ensemble à des projets de missiles de très longue portée » non nucléaires, dans le cadre du programme ELSA (European Long-Range Strike Approach), lancé en 2024 et incluant aussi l’Italie, la Pologne et la Suède, rapporte 20 Minutes.

Macron a verrouillé un point : « Il n’y aura aucun partage de la décision ultime. » En France, le président reste le seul à pouvoir déclencher le feu nucléaire. Le partage concerne les moyens, la posture, le signalement, pas le bouton.

Le « réagencement » américain en toile de fond

Macron a évoqué le « réagencement des priorités américaines » comme motivation supplémentaire. Washington reste engagé dans l’OTAN, mais l’administration Trump concentre ses capacités militaires sur l’Iran et le Pacifique. Les Européens, tenus à l’écart du déclenchement des frappes du 28 février, mesurent leur dépendance.

La séquence est parlante. Vendredi 28 février, les États-Unis et Israël frappent l’Iran sans consulter Paris, Londres ni Berlin. Samedi, des drones iraniens touchent la base navale française « Camp de la Paix » aux Émirats arabes unis, avec des « dégâts matériels limités » selon l’Élysée. Dimanche, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne publient un communiqué commun évoquant des « actions défensives nécessaires et proportionnées », selon Le Figaro. Lundi, Macron arrive à l’Île-Longue avec un discours calibré pour montrer que l’Europe ne restera pas spectatrice.

Le budget militaire français a doublé en dix ans. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards d’euros sur la période, dont une part croissante consacrée à la dissuasion. Le surcoût des nouvelles mesures annoncées n’a pas été chiffré par l’Élysée.

Un champ de ruines juridique

Macron a dressé un constat sévère sur l’état de la maîtrise des armes nucléaires dans le monde. « Le champ des règles est un champ de ruines », a-t-il déclaré. Le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) est mort depuis 2019, quand les États-Unis et la Russie s’en sont retirés. Le traité New START, qui plafonnait les arsenaux stratégiques américains et russes, a expiré en février 2026 sans être renouvelé. La Russie produit des missiles hypersoniques, la Chine construit des centaines de silos à missiles dans le désert du Xinjiang.

Dans ce paysage, la France fait figure de puissance nucléaire modérée. Ses « au moins 300 » têtes se comparent aux 1 550 déployées par les États-Unis et la Russie (plafond théorique du défunt New START), et aux quelque 500 que le Pentagone attribue désormais à la Chine. Le « rehaussement » annoncé ne changera pas l’ordre de grandeur, mais vise à renforcer la crédibilité du dispositif face à la prolifération.

L’Invincible prendra la mer dans dix ans

Le sous-marin L’Invincible appartient au programme SNLE 3G (sous-marin nucléaire lanceur d’engins de troisième génération), piloté par Naval Group. Il remplacera progressivement les quatre sous-marins de la classe Le Triomphant, en service depuis les années 1990. Le premier de la série devrait être admis au service actif en 2036, les suivants s’échelonnant jusqu’aux années 2040.

La France maintient en permanence au moins un sous-marin en patrouille dans les océans, garantissant une capacité de seconde frappe. Cette permanence à la mer, assurée depuis 1972, constitue le pilier de la dissuasion française. L’Île-Longue, sur la presqu’île de Crozon, est la seule base opérationnelle de ces submersibles.

Macron a conclu par une formule qui résume sa doctrine : « Pour être libre, il faut être craint. » Un monde sans arme nucléaire « doit rester notre horizon », a-t-il ajouté. Mais les cinquante prochaines années seront celles « de la défense nucléaire ». Le prochain rendez-vous concret : le projet de loi de programmation militaire actualisé, attendu à l’automne, qui devra chiffrer ces ambitions.