Marina a 24 ans, vit au centre de Moscou, et depuis quelques jours, elle ne peut plus envoyer un message à ses proches depuis son téléphone. Pas de panne, pas de bug technique. Les messageries « ne fonctionnent plus », raconte-t-elle à l’AFP. Alexandre, 42 ans, employé dans une entreprise moscovite, cherche désormais un point d’accès Wi-Fi dans la rue pour contacter ses clients. Internet mobile est devenu, dans la capitale russe, un luxe intermittent.

Ce mercredi 11 mars, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a confirmé ce que des millions de Russes constatent depuis plusieurs jours : des « mesures systémiques » ont bien été prises par les autorités concernant les connexions à Internet. Ces restrictions, a-t-il précisé, resteront en vigueur « aussi longtemps que nécessaire » pour assurer « la sécurité des citoyens ».

Le prétexte ukrainien, la vraie raison politique

L’explication officielle tient en une phrase : « Le régime de Kiev utilise des méthodes de plus en plus sophistiquées pour ses attaques et des mesures de riposte technologiques sont nécessaires. » Mais cette justification, martelée par Peskov lors de son point presse quotidien, ne convainc plus grand monde. Selon le rapport Freedom on the Net 2025 publié par l’ONG Freedom House, la liberté d’Internet en Russie a atteint un « nouveau plancher » historique. L’organisation documente comment Roskomnadzor, le régulateur des communications, a commencé dès mai 2025 à couper l’internet mobile dans plusieurs régions, d’abord sous prétexte de menaces de frappes de drones ukrainiens.

Ces coupures, d’abord limitées aux week-ends et à certaines zones, se sont progressivement étendues à Moscou même et à des centaines de kilomètres alentour. Un journaliste de l’AFP a confirmé ce mercredi que la connexion était « très mauvaise » jusque dans des villes éloignées de la capitale. L’internet fixe (Wi-Fi) fonctionne encore, mais les réseaux mobiles, eux, sont devenus largement inutilisables.

Telegram, WhatsApp, YouTube : une escalade méthodique

La coupure d’internet mobile n’est que le dernier épisode d’une stratégie d’isolement numérique engagée depuis des mois. Retour sur la chronologie. En octobre 2025, les appels via WhatsApp sont restreints en Russie, officiellement pour lutter contre le terrorisme et la fraude. Le 10 février 2026, c’est au tour de Telegram, la messagerie la plus populaire du pays avec WhatsApp, d’être limitée par Roskomnadzor. Deux jours plus tard, le 12 février, WhatsApp est carrément bloqué.

L’entreprise américaine, filiale de Meta, a réagi vivement. Sur le réseau social X, WhatsApp a dénoncé une tentative du gouvernement russe de « bloquer complètement » ses services « afin de pousser les gens vers une application de surveillance détenue par l’État ». L’application en question s’appelle MAX. Proposée par VK, le géant russe des réseaux sociaux, cette messagerie est préinstallée sur tous les téléphones et tablettes vendus en Russie depuis le 1er septembre 2025, sur décision du Kremlin.

« Chercher à priver plus de 100 millions d’utilisateurs d’une communication privée et sécurisée constitue un recul qui ne peut que réduire la sécurité des personnes en Russie », a reproché WhatsApp. Sur les 145 millions d’habitants du pays, plus de 100 millions utilisaient la messagerie américaine.

Les « listes blanches », le filtrage à la chinoise

Un élément passé relativement inaperçu éclaire la véritable ambition du Kremlin. Selon kod.ru, un site spécialisé dans le suivi des technologies en Russie, les autorités procèdent depuis la semaine dernière à Moscou à un test à grande échelle d’un système de « listes blanches ». Le principe : seuls les sites figurant sur une liste approuvée par l’État continuent de fonctionner normalement, même pendant les périodes de ralentissement ou de coupure.

Interrogé sur ce dispositif, Peskov a lui-même confirmé que certains sites « pourraient être ajoutés à l’avenir » à ces listes. « L’analyse de cette expérience permettra certainement de proposer une solution différente aux problèmes qui accompagnent ces limitations », a-t-il déclaré, reconnaissant implicitement l’impact sur le commerce et la vie économique.

Ce système rappelle directement le Grand Pare-feu chinois, qui fonctionne selon un principe similaire : tout ce qui n’est pas explicitement autorisé est bloqué. La différence, c’est que Pékin a mis plus de vingt ans à construire son infrastructure de censure. Moscou tente de faire la même chose en accéléré, avec des résultats nettement plus chaotiques pour ses citoyens.

145 millions de cobayes numériques

La Russie avait posé les bases juridiques de cet isolement dès 2019, avec l’adoption de la « loi sur l’internet souverain ». Ce texte donnait aux autorités le pouvoir technique de déconnecter le pays du réseau mondial en cas de menace. À l’époque, le Kremlin jurait que cette loi ne serait utilisée qu’en situation d’urgence. Sept ans plus tard, les « mesures systémiques » de Peskov en sont l’application concrète.

Selon Freedom House, les premiers tests de déconnexion ont provoqué des pannes en janvier et mars 2025 dans plusieurs régions, puis en Tchétchénie, au Daghestan et en Ingouchie fin 2024. Certains analystes y voient une répétition générale : tester la coupure dans des régions sensibles avant de l’appliquer à l’échelle nationale.

Pour les 145 millions de Russes, les conséquences sont très concrètes. Commander un taxi ou de la nourriture en ligne à Moscou est devenu, selon Le Parisien, « un périple ». Les commerces qui dépendent de paiements numériques se retrouvent paralysés. Les travailleurs indépendants perdent le contact avec leurs clients. Et pour les critiques du pouvoir, c’est une couche supplémentaire de contrôle : sans messageries chiffrées, sans accès à l’information étrangère, la dissidence numérique devient quasi impossible.

Un modèle qui se répand

La Russie n’est pas un cas isolé. Selon les données compilées par NetBlocks, l’observatoire mondial des coupures d’Internet, les restrictions de connectivité ont explosé ces dernières années, du Pakistan à l’Irak en passant par la Guinée et le Sénégal. Mais la particularité russe réside dans l’ampleur : aucun pays de cette taille économique et démographique n’avait jamais tenté de déployer un filtrage aussi agressif aussi rapidement.

Le réseau social X a révélé récemment avoir suspendu 800 millions de comptes en un an pour lutter contre des tentatives de manipulation « massives », dont la Russie est identifiée comme le pays le plus prolifique, rapporte le Guardian. L’isolement numérique intérieur et la guerre informationnelle extérieure forment les deux faces d’une même stratégie.

Alors que le conflit au Moyen-Orient mobilise l’attention internationale et que Moscou en profite pour proposer son pétrole et son gaz à l’Europe, les restrictions sur Internet en Russie progressent sans provoquer de réaction diplomatique significative. Le prochain test grandeur nature du système de « listes blanches » est attendu dans les prochaines semaines. Si Moscou le juge concluant, la Russie pourrait basculer vers un Internet entièrement filtré par l’État avant la fin de l’année 2026.