3 milliards de dollars. C’est la valeur estimée d’Alpine, l’ancienne écurie Renault en Formule 1, devenue en quelques années un actif que s’arrachent les poids lourds du sport automobile et du divertissement. Vendredi, en marge du Grand Prix de Chine à Shanghai, Flavio Briatore a confirmé ce que le paddock murmurait depuis des jours : Mercedes, le constructeur allemand, veut racheter une part de l’équipe française. Face à lui, l’ancien patron de Red Bull Christian Horner et un groupe d’investisseurs hollywoodiens qui cherchent la sortie.

24 % en jeu, des prétendants de luxe

Au centre de la bataille se trouve une participation de 24 % détenue par Otro Capital, un fonds d’investissement cofondé par l’acteur Ryan Reynolds, le producteur Rob McElhenney et le golfeur Rory McIlroy. Le trio avait mis 233 millions de dollars sur la table en 2023 pour entrer au capital. Trois ans plus tard, l’écurie vaut plus du double, portée par l’explosion de la F1 sur le marché américain et un accord entre les équipes qui protège les places existantes comme des concessions à durée illimitée.

En face, deux camps se distinguent. Mercedes, qui aligne déjà sa propre écurie championne du monde, veut acquérir cette participation minoritaire. Christian Horner, libéré de ses fonctions chez Red Bull après avoir piloté l’équipe vers quatre titres consécutifs avec Max Verstappen, a monté un consortium concurrent et négocie directement avec Otro, rapporte ESPN. « Nous avons trois ou quatre acheteurs potentiels », a lâché Briatore lors de la conférence de presse officielle, selon Motorsport.com.

Mercedes le constructeur, pas Wolff le dirigeant

La confusion a régné plusieurs jours. Les premiers échos de presse laissaient entendre que Toto Wolff, patron et actionnaire de l’écurie Mercedes, agissait à titre personnel. Briatore a coupé court vendredi : « C’est la négociation de Mercedes, pas de Toto. De Mercedes. » La nuance change tout. Si Wolff avait mis la main à la poche seul, l’opération restait un investissement privé. Avec Mercedes comme entité acheteuse, c’est un constructeur automobile qui placerait un pion dans une seconde équipe du championnat.

Le précédent existe : Red Bull possède à la fois Red Bull Racing et Racing Bulls (anciennement AlphaTauri) depuis plus de quinze ans. La FIA et les autres équipes n’y ont jamais trouvé à redire. Jonathan Wheatley, directeur de l’écurie Audi, a réagi avec un haussement d’épaules vendredi : « Le sport a une gouvernance très claire. Je ne vois aucun conflit d’intérêts. » Briatore, sourire aux lèvres, a conclu l’échange en conseillant à Wheatley de préparer du « pop-corn bien chaud ».

Un délai fixé, une pression qui monte

Selon des sources citées par ESPN, une date butoir a été posée pour le milieu de l’année 2026. Si aucun accord n’est bouclé d’ici là, Otro Capital retrouvera le droit de vendre ses parts à l’acheteur de son choix, sans validation de la direction d’Alpine. Le fonds américain n’a aucune raison de se presser : chaque mois qui passe, les valorisations des écuries continuent de grimper.

Pour mesurer l’ampleur de l’inflation, un chiffre suffit. En 2025, George Kurtz, le patron de CrowdStrike, a déboursé 300 millions de dollars pour acquérir 15 % de l’entité de Toto Wolff, qui elle-même détient un tiers de Mercedes F1. Les participations dans le sport automobile se négocient désormais comme des franchises de NBA ou de NFL.

Renault décroche, Alpine tangue

L’enjeu dépasse la simple transaction financière. Alpine, c’est le dernier héritier du programme F1 de Renault, lancé en 1977 avec la première monoplace turbo de l’histoire. L’usine de moteurs de Viry-Châtillon, en Essonne, a fermé l’an dernier. Briatore avait posé cette condition à son retour aux commandes : abandonner le moteur maison, jugé peu compétitif, au profit d’une fourniture Mercedes. Le contrat court jusqu’en 2030.

François Provost, nommé à la tête du groupe Renault en juillet 2025, ne passe pas pour un passionné de compétition automobile, note Motorsport.com. Le site spécialisé avance que certains observateurs du paddock l’imaginent capable de céder l’intégralité de l’écurie si une offre suffisante se présentait. Si Mercedes, déjà fournisseur du moteur et de la boîte de vitesses, devenait aussi actionnaire, la frontière entre partenaire et patron s’effacerait un peu plus.

Interrogé sur le risque d’ingérence dans les votes de la Commission F1, Briatore a balayé la question : « Dans une société, 75 % décident et 25 % sont passagers. C’est la réalité. »

La F1 bascule vers le modèle franchise

L’épisode Alpine s’inscrit dans une mutation que le sport connaît depuis cinq ans. L’entrée de Cadillac comme onzième équipe en 2026, les valorisations qui explosent, les droits télévisés américains en forte hausse : la F1 ressemble de plus en plus à une ligue fermée nord-américaine où l’identité du constructeur compte moins que la solidité financière du propriétaire.

Les revenus suivent. La saison 2026 prévoyait 24 courses, un record. Mais le calendrier lui-même subit les secousses de la géopolitique : la BBC et ESPN ont révélé vendredi que les Grands Prix de Bahreïn (12 avril) et d’Arabie saoudite (19 avril) seront vraisemblablement annulés en raison du conflit au Moyen-Orient. La F1 perdrait plus de 100 millions de livres sterling en droits d’organisation. Aucun circuit de remplacement n’a pu être trouvé à temps, malgré des pistes évoquées au Portugal, en Italie et en Turquie.

La décision sur l’avenir des 24 % d’Alpine devrait tomber avant l’été 2026. Passé ce délai, Otro Capital retrouvera les mains libres pour choisir son acheteur. Le prochain épisode de cette bataille se jouera vraisemblablement en coulisses, entre Shanghai et Monaco, au rythme d’un championnat qui n’a jamais autant ressemblé à Wall Street.