12 millions de colis par jour. C’est le rythme auquel les paquets de Shein, Temu et AliExpress débarquent en Europe, selon le Parlement européen. La quasi-totalité vient de Chine, et la plupart échappent à tout contrôle. Jeudi 26 mars, l’Union européenne a décidé que c’était terminé.
Le Parlement et le Conseil de l’UE se sont mis d’accord sur ce que le rapporteur Dirk Gotink, eurodéputé néerlandais chargé du dossier, qualifie de « réforme la plus significative de la législation douanière européenne depuis 1968 ». Les acheteurs français vont le sentir dès cet été.
Trois taxes empilées en six mois
Le calendrier est serré. Dès juillet 2026, une taxe de 3 euros par type d’article commandé s’appliquera à tous les colis dont la valeur est inférieure à 150 euros. En parallèle, des frais de traitement supplémentaires, dont le montant sera fixé par la Commission européenne, entreront en vigueur au plus tard le 1er novembre 2026, rapporte l’AFP.
Concrètement, une commande Temu de trois articles différents à 5 euros pièce coûtera au minimum 24 euros au lieu de 15 : les 15 euros de marchandise, plus 9 euros de taxe (3 euros par article), plus les frais de traitement dont le montant reste à déterminer. Le calcul exact dépendra de ce que Bruxelles décidera dans les prochaines semaines.
La France n’a pas attendu. Depuis le 1er mars 2026, une taxe nationale de 2 euros par colis s’applique déjà aux envois hors UE, comme le rapporte Ouest-France. Le problème : certaines plateformes ont immédiatement contourné la mesure en faisant transiter leurs colis par la Belgique ou les Pays-Bas avant de les livrer en France. L’harmonisation européenne devrait rendre cette parade caduque.
Un jouet dangereux sur deux passe entre les mailles
L’argent n’est pas la seule motivation derrière cette réforme. En 2024, la Direction générale de la concurrence et de la répression des fraudes (DGCCRF) a contrôlé des jouets vendus sur les plateformes chinoises. Le résultat, révélé par Le Monde, est édifiant : plus de 60 % présentaient un risque majeur pour les enfants. Chez les détaillants traditionnels, ce taux chutait à 8 %.
Le volume de colis est vertigineux. 4,6 milliards de petits paquets ont franchi les frontières européennes en 2024, soit environ 145 chaque seconde, d’après les chiffres du Conseil de l’UE. 91 % provenaient de Chine. Le rapporteur Gotink avance le chiffre de 5,8 milliards pour la période récente, preuve d’une accélération qui ne faiblit pas.
Les douaniers sont physiquement incapables de vérifier ne serait-ce qu’une fraction de ces envois. La plupart passent sans être ouverts, sans être scannés, sans être comparés aux normes européennes de sécurité. C’est cette faille que la réforme vise à colmater.
Shein et Temu deviennent les responsables légaux
Le changement le plus radical concerne le statut juridique des plateformes. Jusqu’ici, Shein ou Temu se présentaient comme de simples intermédiaires entre le vendeur chinois et le client européen. La réforme leur impose le rôle d’importateur à part entière, selon le communiqué officiel du Parlement européen.
Trois obligations nouvelles en découlent. Les plateformes devront fournir aux douanes toutes les données relatives aux marchandises. Elles devront payer ou garantir l’ensemble des droits et frais. Et surtout, elles seront juridiquement responsables de la conformité des produits aux normes européennes.
Pour opérer dans l’UE, ces entreprises devront être établies sur le territoire ou désigner un représentant européen disposant d’un statut d’opérateur économique agréé. Fini les sociétés-écrans basées dans des paradis fiscaux.
Les sanctions prévues ont de quoi dissuader. En cas de manquements répétés, les amendes pourront grimper jusqu’à 6 % de la valeur totale des marchandises importées au cours des douze derniers mois, indique le Parlement. Pour Shein, dont les importations en Europe se chiffrent en milliards, la facture serait colossale. En dernier recours, une plateforme peut être purement et simplement suspendue du marché européen.
Lille, nouveau quartier général des douanes européennes
L’accord crée une institution inédite : l’Autorité douanière de l’Union européenne (EUCA), dont le siège sera installé à Lille. La France, qui a porté ce dossier depuis le début et imposé sa propre taxe en avance sur Bruxelles, a obtenu cette implantation sur son sol.
Cette autorité centralisera la coopération douanière entre les 27, pilotera l’analyse des risques et gérera un futur « hub de données » censé remplacer les 111 systèmes informatiques actuellement utilisés par les différentes douanes nationales. Ce hub sera optionnel à partir de 2031 et obligatoire en 2034. L’objectif : passer d’un système fragmenté, où chaque pays contrôle selon ses propres règles, à une surveillance coordonnée capable de repérer les flux suspects en temps réel.
La fin du t-shirt à un euro, pas celle du commerce chinois
L’Organisation européenne des associations de consommateurs (BEUC) a salué l’accord, estimant qu’il pouvait « aider à renverser la tendance et à rendre plus difficile l’entrée dans l’UE de produits dangereux ». Côté industrie, les producteurs et commerçants européens, qui dénonçaient depuis des années une concurrence déloyale, y voient un rééquilibrage attendu.
Le modèle économique de Shein et Temu reposait en partie sur l’absence de droits de douane et de contrôles pour les envois de faible valeur. Les nouvelles taxes vont rogner cet avantage, sans faire disparaître ces plateformes pour autant. L’accord les incite d’ailleurs à ouvrir des entrepôts en Europe et à expédier en lots groupés : celles qui le feront bénéficieront de frais de traitement réduits. Un moyen de faciliter les contrôles douaniers tout en maintenant le commerce.
Le texte doit encore recevoir le vote formel du Parlement en session plénière et l’approbation officielle du Conseil. L’accord étant conclu entre les négociateurs des deux institutions, son adoption est considérée comme acquise. La conférence de presse du rapporteur Gotink est prévue ce vendredi 27 mars au Parlement européen.