Le gazole à 2,28 euros le litre, un plein de 50 litres qui coûte 30 euros de plus qu’il y a cinq semaines. Face à cette hémorragie, Bercy a dégainé vendredi soir un « Prêt Flash Carburant » pour les petites entreprises les plus exposées. Le hic : le montant maximal plafonne à 50 000 euros, quand TotalEnergies aurait, selon le Financial Times, engrangé plus d’un milliard de dollars en pariant sur la même flambée.
50 000 euros, 36 mois, pas de garantie
Le dispositif, monté avec Bpifrance, s’adresse aux TPE et PME des transports, de l’agriculture et de la pêche dont les dépenses de carburant représentent au minimum 5 % du chiffre d’affaires. Les sommes vont de 5 000 à 50 000 euros, à un taux fixe de 3,80 %, sans garantie exigée. Les fonds seront distribués via un canal 100 % numérique et mis à disposition « sous sept jours », promet le ministère de l’Economie.
Pour y accéder, l’entreprise doit exister depuis au moins un an et transmettre ses derniers relevés bancaires à Bpifrance, histoire de filtrer les effets d’aubaine. Le remboursement s’étale sur 36 mois, avec un différé d’amortissement du capital de 12 mois. Le prêt couvre l’Hexagone et les outre-mer.
Ces mesures avaient été promises la semaine précédente par le Premier ministre Sébastien Lecornu. Le ministre des PME et du Pouvoir d’achat, Serge Papin, avait alors évoqué des prêts « bonifiés, garantis par l’Etat, pour aider à la trésorerie » des entreprises.
Le diesel flambe plus vite que l’essence, et ce n’est pas un hasard
Depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient le 28 février, le prix du gazole a grimpé de plus de 30 %, selon l’UFC-Que Choisir. Vendredi, le litre de diesel s’affichait à 2,282 euros en moyenne, d’après un calcul AFP sur environ 8 500 stations. Avant la guerre, il tournait autour de 1,72 euro. Le plein moyen a pris 30 euros.
L’écart avec l’essence (20 à 25 centimes de plus par litre) s’explique par une double vulnérabilité. D’abord, la France roule au diesel : deux tiers des voitures particulières carburent au gazole. Ensuite, la moitié du diesel consommé dans le pays est importé, contre zéro pour l’essence, intégralement raffinée sur le sol national, rappelle Thierry Bros, expert énergie et enseignant à Sciences Po.
Le diesel français vient habituellement de Chine, d’Inde et du Moyen-Orient. Pékin a interdit toute exportation de gazole raffiné et le garde pour son propre marché. New Delhi exporte encore, mais au plus offrant. Le Moyen-Orient, lui, est en guerre. La France se retrouve prise dans une surenchère mondiale, selon France Inter.
Un milliard de dollars pour TotalEnergies, 50 000 euros pour un routier
Pendant que Bercy organise la survie des petites entreprises, TotalEnergies aurait réalisé le coup de trading du siècle. Selon le Financial Times, la filiale de négoce du groupe, Totsa, a acquis en mars environ 70 cargaisons de brut en provenance des Emirats arabes unis et d’Oman, soit plus de 34 millions de barils. Presque la totalité des 82 cargaisons disponibles pour livraison en mai, d’après les données de S&P Global Energy.
Le mécanisme est redoutable. Après la fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran (20 % du brut mondial transite par ce goulet), l’agence de pricing Platts a exclu de son indice de référence les pétroles passant par le détroit. Seuls quelques types de brut restaient dans le calcul, dont ceux achetés massivement par TotalEnergies. Le baril de référence Dubaï est passé d’environ 70 dollars avant la crise à près de 170 dollars quelques semaines plus tard.
« Il s’agit potentiellement de la plus importante prise de position jamais réalisée dans l’histoire des marchés pétroliers », a déclaré au Financial Times Adi Imsirovic, maître de conférences en systèmes énergétiques à l’université d’Oxford. Stephen Innes, analyste chez SPI AM, juge l’estimation du milliard « tout à fait plausible », voire « prudente ».
Contacté par l’AFP, TotalEnergies n’a ni confirmé ni démenti. Le groupe explique devoir « sécuriser ses approvisionnements pour lui-même comme pour ses clients », rappelant qu’environ 15 % de sa production mondiale d’hydrocarbures est « à l’arrêt » dans la région du Golfe.
Bercy saisit Bruxelles sur les marges des raffineurs
Le contraste n’a pas échappé au gouvernement. Le ministre de l’Economie Roland Lescure a indiqué vendredi avoir saisi la Commission européenne pour vérifier les marges des raffineries en Europe. « On avait des questions sur les marges de distributeurs, on les a contrôlées et on a effectivement vérifié qu’il n’y avait pas d’abus », a-t-il précisé dans l’émission C à vous sur France 5. Plus de 630 stations-service ont été inspectées depuis le début de la crise, avec 5 % de sanctions, selon la répression des fraudes.
Le patron du Groupement Mousquetaires/Intermarché, Thierry Cotillard, a mis les pieds dans le plat jeudi sur RTL en appelant le gouvernement à « convoquer » les raffineurs, visant nommément TotalEnergies. Il a évoqué un achat « à bon prix » de 70 cargaisons de pétrole, en référence directe aux révélations du Financial Times.
Lescure a temporisé, indiquant avoir « échangé » avec les acteurs du secteur tout en estimant que le sujet des raffineries devait être traité « au niveau européen ». Appeler à ne pas « pointer du doigt tel ou tel » alors que le gazole bat des records : le message passe difficilement.
Après le prêt d’urgence, quelles aides pour les particuliers ?
Le Prêt Flash Carburant ne concerne que les entreprises. Pour les 40 millions de véhicules particuliers qui roulent en France, Sébastien Lecornu a affirmé jeudi envisager de nouvelles aides « ciblées », en attendant les propositions de ses ministres « en début de semaine prochaine ». Les Français qui ne peuvent pas se passer de leur voiture pour aller travailler restent, pour l’instant, sans filet.
Le calendrier politique accélère. L’exécutif sait qu’un litre de diesel à 2,50 euros, seuil que plusieurs analystes jugent atteignable d’ici fin avril si le détroit d’Ormuz reste fermé, pourrait transformer la colère sourde en crise sociale ouverte. En 2018, le mouvement des Gilets jaunes avait démarré pour moins que cela : le gazole plafonnait alors à 1,53 euro.