Sur un litre de gazole vendu 2,30 euros, l’État en récupère plus d’1,30 euro. Le reste se partage entre les pays producteurs, les raffineurs et votre pompiste, dont la marge tient dans une pièce de 5 centimes. Ce mécanisme, la plupart des automobilistes le subissent sans jamais le déchiffrer.

Alors que le gazole pulvérise son record historique en France, dopé par la flambée du Brent liée à la guerre au Moyen-Orient, décryptons le chemin parcouru par chaque centime entre le puits de pétrole et votre réservoir.

Du puits au port : le pétrole brut fixe le plancher

Tout commence sur les marchés internationaux. Le prix du baril de Brent, référence européenne cotée à Londres, s’établit actuellement autour de 106 dollars. Ce brut représente la matière première de base, mais il ne pèse qu’environ 35 % du prix final à la pompe pour le gazole, selon les données de l’UFIP Énergies et Mobilités au 6 mars 2026.

Ce cours varie en fonction de l’offre et de la demande mondiales. Une guerre dans le Golfe persique, une décision de l’OPEP de réduire sa production ou un ouragan sur les côtes du Texas peuvent le faire bondir en quelques heures. Autre facteur souvent oublié : la parité euro/dollar. Le brut se négocie en dollars. Quand l’euro faiblit face au billet vert, le litre coûte plus cher aux importateurs européens, même si le baril n’a pas bougé.

Pour un litre de gazole vendu 2,30 euros en France début avril 2026, la part du pétrole brut et du raffinage tourne autour de 80 centimes.

Le raffinage, étape discrète mais volatile

Le pétrole brut ne finit pas directement dans les moteurs. Il passe par une raffinerie qui le transforme en gazole, essence, kérosène ou fioul. Ce processus a un coût, généralement compris entre 4 et 6 % du prix final, selon Connaissance des Énergies.

La France présente une particularité : elle importe une grande partie de son gazole tout en exportant de l’essence. Les capacités de raffinage hexagonales ne collent pas à la consommation nationale. Résultat, le prix du gazole raffiné dépend aussi du marché de Rotterdam, principal hub européen, où les cotations fluctuent indépendamment du brut.

Les marges de raffinage sont faibles et très instables. Quand la demande de gazole explose, comme c’est le cas depuis les tensions au Moyen-Orient, le spread entre le brut et le produit fini s’envole. Le consommateur paie la différence sans toujours comprendre pourquoi le prix à la pompe grimpe plus vite que le baril.

Les taxes : plus de la moitié du prix

C’est le bloc le plus lourd. Deux prélèvements se cumulent sur chaque litre vendu en France métropolitaine.

Le premier s’appelle l’accise sur les produits énergétiques (ex-TICPE, ex-TIPP). Cette taxe, créée en 1928 sous le nom de « taxe intérieure pétrolière », est fixée en centimes par litre, pas en pourcentage. En 2026, elle s’élève à 60,8 centimes par litre de gazole et 67 centimes pour le SP95-E10. Autrement dit, quel que soit le prix du baril, l’État prélève la même somme fixe. Quand le brut baisse, la part des taxes dans le prix total augmente mécaniquement.

Cette accise finance une galaxie d’acteurs : 16 milliards d’euros reviennent au budget de l’État, 12,2 milliards aux collectivités locales et 2 milliards à l’Agence de financement des infrastructures de transport (AFITF), d’après les données FIPECO pour 2024. Le total avoisine 30 milliards d’euros par an.

Le second prélèvement, c’est la TVA à 20 %. Détail qui agace les automobilistes : la TVA s’applique sur le prix hors taxe du carburant, mais aussi sur l’accise elle-même. C’est une taxe sur la taxe. Sur un litre de gazole à 2,30 euros, la TVA représente environ 38 centimes, dont une dizaine de centimes portent sur l’accise.

À ces deux blocs s’ajoutent les CEE (Certificats d’Économies d’Énergie), environ 15 centimes par litre, et la TIRUERT, contribution liée aux biocarburants. Au total, les taxes et contributions pèsent autour de 59 % du prix final, selon le calcul de 40 Millions d’automobilistes réalisé en mars 2026.

La marge du pompiste : 1 à 2 centimes

Le transport du carburant depuis le dépôt jusqu’à la station coûte environ 6 centimes par litre. La marge brute de distribution, elle, tourne autour de 6 à 7 centimes. Mais cette marge brute ne correspond pas au bénéfice net du pompiste. Elle intègre les frais logistiques, l’exploitation de la station, les salaires, l’entretien des cuves et les coûts réglementaires.

La marge nette réelle du distributeur oscille entre 1 et 2 centimes par litre, selon Connaissance des Énergies et l’UFIP. Sur un plein de 50 litres à 2,30 euros, le gérant de la station empoche entre 50 centimes et un euro. La Fédération nationale de l’automobile (FNA) ne cesse de le rappeler : « les stations-service ne sont pas responsables de la flambée des prix à la pompe ».

Les grandes surfaces (Leclerc, Carrefour, Auchan) tirent les prix vers le bas grâce à une stratégie d’appel. Elles vendent le carburant presque à perte pour attirer les clients dans leurs rayons. Cette guerre commerciale explique que les marges françaises restent inférieures à la moyenne européenne, selon les comparaisons de l’UFIP.

Pourquoi la France taxe autant

L’accise sur les carburants intègre depuis 2014 une « composante carbone », indexée sur les émissions de CO2. Cette composante a grimpé jusqu’à 44,6 euros la tonne en 2018, soit 12 centimes par litre de gazole. La loi de finances 2018 prévoyait de la porter à 86,20 euros la tonne d’ici 2022. Les Gilets jaunes ont stoppé net cette trajectoire : les hausses prévues de 2019 à 2022 ont été annulées.

Le taux de l’accise est resté gelé depuis. Mais le prix à la pompe, lui, a continué de grimper sous l’effet des cours internationaux. Les automobilistes subissent le double effet : une fiscalité historiquement haute et un baril de pétrole en surchauffe.

En comparaison européenne, la France se situe dans le haut du panier. Le taux minimum fixé par la directive européenne de 2003 s’établit à 33 centimes par litre de gazole. La France applique 60,8 centimes, presque le double du plancher communautaire. L’Italie, confrontée aux mêmes tensions, a choisi de baisser temporairement ses accises. Le Portugal, l’Espagne et l’Autriche ont fait de même. Paris, pour l’instant, refuse.

Un débat politique relancé par la crise

L’association 40 Millions d’automobilistes a lancé le 19 mars son « opération transparence » avec la FNA. Quelque 2 500 stations indépendantes affichent désormais une fiche détaillant la composition du prix à la caisse. L’objectif : montrer que le levier principal se trouve du côté de la fiscalité, pas des marges des distributeurs.

En parallèle, une proposition de loi vise à rendre obligatoire le détail des taxes sur chaque ticket de carburant. La TVA figure déjà sur les factures, mais l’accise et les CEE restent invisibles pour le consommateur lambda.

Le gouvernement avait subventionné les prix à la pompe en 2022, lors de la flambée provoquée par la guerre en Ukraine, avec une ristourne allant jusqu’à 30 centimes par litre. Le coût pour les finances publiques avait dépassé 7 milliards d’euros. Cette fois, Matignon ne semble pas disposé à renouveler l’opération. Les 70 millions débloqués début mars ciblent uniquement les professionnels du transport, pas les particuliers.