Le 11 mars 2011, trois réacteurs fondaient au Japon. Quinze ans plus tard, la France prévoit d’en construire six de plus. La catastrophe de Fukushima Daiichi, classée au niveau 7 sur l’échelle INES, le maximum partagé uniquement avec Tchernobyl, a provoqué l’évacuation de 164 000 personnes et contaminé une zone qui reste en partie interdite. La France, pays le plus dépendant du nucléaire au monde avec ses 56 réacteurs fournissant environ 65 % de son électricité, n’a pourtant jamais autant misé sur l’atome. Avec quel filet de sécurité ?

Le jour où le Japon a perdu le contrôle

Un séisme de magnitude 9 frappe la côte Pacifique du Japon à 14 h 46 heure locale. Le tsunami qui suit, avec des vagues dépassant 14 mètres, submerge la centrale de Fukushima Daiichi. Les alimentations électriques lâchent, les systèmes de refroidissement tombent en panne. Trois cœurs de réacteur entrent en fusion. Des explosions d’hydrogène soufflent les bâtiments réacteurs. Le bilan humain direct reste limité : un mort suspecté lié aux radiations, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Mais 51 décès sont attribués aux conditions d’évacuation chaotique, et le coût de décontamination grimpe à 180 milliards de dollars d’après le ministère japonais du Commerce, un chiffre relayé par la BBC.

Quinze ans après, la zone d’exclusion se réduit progressivement. Le démantèlement de la centrale prendra encore des décennies. En 2024, un robot a tenté pour la première fois de récupérer un échantillon du combustible fondu au fond des réacteurs, une opération qualifiée par Franceinfo de « l’une des plus délicates de l’histoire du nucléaire civil ». Le corium, ce mélange de combustible et de béton fondu, reste largement inaccessible.

La relance japonaise percutée par un scandale

Sur les 54 réacteurs que comptait l’archipel avant la catastrophe, 33 restent potentiellement exploitables. Seuls 14 ont redémarré, en conformité avec les normes renforcées adoptées après 2011. En janvier 2026, Kashiwazaki-Kariwa, la plus grande centrale nucléaire du monde, a été remise en service pour la première fois depuis la catastrophe. Un symbole du virage pro-nucléaire du gouvernement de Tokyo, soucieux de réduire sa dépendance aux importations d’énergie fossile.

Un scandale est venu freiner cet élan. L’exploitant Chubu Electric a reconnu en conférence de presse avoir falsifié, depuis 2018, les données de résistance sismique de deux réacteurs de sa centrale de Hamaoka, située à 230 kilomètres de Tokyo. « L’intention était de minimiser l’intensité du séisme de référence utilisé pour les calculs », a admis Tetsuya Toyoda, responsable de la section énergie atomique de l’entreprise, cité par Franceinfo. Les simulations étaient volontairement basées sur des données inexactes pour obtenir plus facilement le certificat de redémarrage.

L’autorité de sûreté nucléaire japonaise a gelé toutes les procédures de redémarrage concernant ces réacteurs. « Ce qui est violé ici, c’est la première règle des dispositions de sécurité des installations nucléaires exigées au niveau international », a déclaré son président Shinsuke Yamanaka. Les nouvelles inspections prendront des années, selon le régulateur.

Les trois boucliers installés en France après 2011

La France a réagi vite après Fukushima. Dès l’été 2011, l’ASN (Autorité de sûreté nucléaire) ordonne des Évaluations Complémentaires de Sûreté sur l’ensemble du parc. L’objectif : tester la résistance des 56 réacteurs à des scénarios extrêmes combinant séisme, inondation et perte totale d’alimentation électrique, soit exactement le cocktail fatal de Fukushima.

Trois dispositifs majeurs voient le jour. Le premier, la FARN (Force d’Action Rapide du Nucléaire), est une unité d’intervention d’urgence créée par EDF, capable de projeter du matériel lourd sur n’importe quelle centrale française en moins de 24 heures. Le deuxième est le « noyau dur » de sûreté, installé sur chaque site : des diesels d’ultime secours, des réserves d’eau supplémentaires et des équipements de ventilation conçus pour résister à des agressions très au-delà des niveaux de conception d’origine. Le troisième concerne la refonte complète des procédures de gestion de crise, avec des exercices réguliers impliquant les préfectures et les populations riveraines.

En janvier 2025, une réforme institutionnelle redessine le paysage réglementaire. L’ASN et l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) fusionnent pour donner naissance à l’ASNR, une autorité unique qui concentre le contrôle et l’expertise. Cette fusion, prévue par la loi du 21 mai 2024, divise les spécialistes du secteur. Certains y voient un gain d’efficacité face à l’ampleur de la relance industrielle. D’autres redoutent que regrouper évaluation et décision sous un même toit réduise l’indépendance de l’expertise, rapporte Libération.

Six réacteurs neufs et un EPR qui a déraillé

La France accélère. Le programme EPR2 prévoit la construction de six nouveaux réacteurs, les premiers travaux préparatoires devant démarrer sur le site de Penly, en Seine-Maritime. Le nucléaire français vise à maintenir, voire renforcer, sa part dans le mix électrique national, dans un contexte où la guerre au Moyen-Orient fait grimper le baril de pétrole au-delà des 100 dollars.

Le contraste avec l’Allemagne saute aux yeux. Berlin a éteint ses trois derniers réacteurs en avril 2023, achevant sa sortie du nucléaire décidée dans la foulée de Fukushima. La France fait le pari inverse.

Ce pari a un précédent encombrant. L’EPR de Flamanville, seul réacteur de nouvelle génération mis en service en France, a accumulé 12 ans de retard. Son coût a été multiplié par quatre, passant de 3,3 à plus de 13 milliards d’euros, selon les estimations de la Cour des comptes. Les EPR2 sont censés corriger le tir avec un design simplifié, mais aucun n’a encore été construit nulle part dans le monde.

L’équation à résoudre avant 2027

Le scandale japonais de Chubu Electric rappelle une vérité que la technique seule ne peut garantir : la sûreté nucléaire repose autant sur la transparence des exploitants que sur la solidité du béton. La FARN, les noyaux durs, les nouvelles procédures d’urgence existent et fonctionnent en France. Mais la nouvelle ASNR fait face à un défi triple : superviser un parc vieillissant dont la plus ancienne tranche a été couplée au réseau en 1977, accompagner la construction de six réacteurs neufs, et maintenir la confiance d’une opinion publique échaudée par les retards de Flamanville.

La Cour des comptes a régulièrement alerté sur le sous-dimensionnement des moyens alloués à la sûreté nucléaire par rapport à l’ambition industrielle affichée. Les premiers travaux préparatoires des EPR2 à Penly sont attendus avant fin 2027. D’ici là, EDF devra démontrer que les leçons de Fukushima n’ont pas été oubliées dans l’urgence de la relance.